Posté le 19.03.2008 par anarchie23
Avant tout, Erich Mühsam a été un agitateur, doué d'un sens prononcé pour la provocation, avec une bonne composante d'humour, habitué des cafés littéraires, il savait y faire apprécier ses poèmes caustiques. Ecrivain et journaliste de combat, souvent en conflit avec les autorités à cause de sa liberté de parole, il greffait de préférence sa réflexion sur les évènements de la vie quotidienne. Son existence d'"en-dehors", comme on disait alors en France, l'amenait selon des témoignages de contemporains à se tourner d'abord vers les exclus, chômeurs, repris de justice. Un de ses essais est consacré à l'homosexualité. Mais ce littérateur était aussi un homme d'action, confiant dans les vertus du "détonateur". Condamné à 15 ans de détention pour sa participation à la République des conseils de Munich, libéré après 5 ans, il a été également une des premières victimes du régime hitlérien auquel il s'était opposé dès le départ avec énergie et lucidité.
Erich Mühsam est né le 6 avril 1878 à Berlin, d'une famille juive. Son père est pharmacien. Dès ses études secondaires, à Lubeck, il manifeste son esprit de révolte et son sens critique en publiant dans un journal social-démocrate de la ville plusieurs articles anonymes sur la vie d'internat. Il est renvoyé du collège pour "activités socialistes". Après son baccalauréat, il est quelques temps apprenti puis aide-pharmacien.
Bientôt, il fait la connaissance de Gustav Landauer (voir biographie également ici) et s'associe avec lui aux activités de la "Nouvelle Communauté", un groupe littéraire libéral qui exercera par la suite une assez grande influence sur la vie intellectuelle allemande. Il fait quelques voyages en Suisse, en Italie, en Autriche et en France. En 1909, il s'installe à Munich où il gagne sa vie en collaborant à divers journaux, notamment à "Jugend" et à "Simplicissimus". Au mois d'avril 1911, il fonde la revue mensuelle "Kain" qu'il arrive à maintenir jusqu'à la guerre et dont il publie une nouvelle série de novembre 1918 à avril 1919.
En janvier 1918, au moment de la grève générale déclenchée dans toute l'Allemagne par les ouvriers des fabriques de munitions pour manifester contre la guerre, Erich Mühsam harangue à Munich les travailleurs des usines Krupp. De plus, il a refusé d'être incorporé dans le service auxiliaire patriotique qui vient d'être instauré. La police l'arrête et l'envoie en résidence surveillée. Libéré le 5 novembre, il tient au cours des 3 journées suivantes des discours pacifistes devant les casernes munichoises.
Après la proclamation de la République de Bavière et la constitution du Conseil des ouvriers, des soldats et des paysans, il est un des partisans les plus actifs du "pouvoir des conseils" et combat avec acharnement le retour à l'ancien parlementarisme. Le 7 décembre, 400 hommes conduits par Erich Mühsam et Rudolf Egelhoffer, l'un des principaux responsables de la mutinerie de Kiel, occupant les locaux de la presse munichoise. Eisner intervient personnellement, en pleine nuit, pour faire cesser l'occupation. L'opération se poursuit alors au ministère de l'Intérieur, où ils arrachent sa démission au ministre social-démocrate Aber. Mais les troupes gouvernementales les dispersent.
Le 10 janvier 1919, craignant des troubles à l'occasion des élections législatives, Eisner fait arrêter Erich Mühsam et 11 autres militants du Conseil ouvrier révolutionnaire et du K.P.D., mais une manifestation l'oblige à les libérer. L'un d'entre eux, le communiste Max Levien qui adhère aussi au Conseil ouvrier révolutionnaire animé par Erich Mühsam, est arrêté à nouveau début février pour un discours prononcé au Conseil central où il appelait à la lutte décisive contre la bourgeoisie. On fait état contre lui d'un article de l'ancien code pénal concernant l'"excitation". Les délégués du Conseil ouvrier révolutionnaire (R.A.R), dont Gustav Landauer et Erich Mühsam, se rendent au ministère de la Justice pour obtenir sa libération en menaçant d'une manifestation de masse. Il est relâché le même jour, le 9 février, et rejoint immédiatement une réunion du R.A.R. destinée à organiser la manifestation. Sur proposition de Gustav Landauer, le R.A.R se rend vers le théâtre où le Conseil central délibère lui aussi sur les décisions à prendre pour défendre la liberté d'expression et faire abroger l'article sur l'"excitation". La réunion sera agitée, au moment où les R.A.R et les communistes réclament d'ajouter aux mots d'ordre de la démonstration, la démission de certains ministres et la non-convocation de l'Assemblée nationale, les socialistes majoritaires quittent la salle. Ils sont remplacés aussitôt par "les hommes de confiance" des entreprises munichoises, et la très importante manifestation du 16 février est décidée.
Début avril, les Conseils d'ouvriers d'Augsbourg déclenchent une grève politique avec les mots d'ordre "dictature illimitée du prolétariat, création d'une République des conseils, alliance avec la Russie et la Hongrie soviétiques, rupture des relations avec le gouvernement central de Berlin, formation d'une armée révolutionnaire".
Plusieurs villes de Bavière suivent le mouvement. A Munich, Erich Mühsam est de ceux qui interviennent avec le plus de détermination pour inciter à la proclamation de la République des conseils de Bavière, dans la nuit du 6 au 7 avril. Selon les souvenirs du social-démocrate Niskisch, Erich Mühsam se propose comme délégué du peuple aux Affaires extérieures. Il est contré amicalement par Gustav Landauer, ce qui ne l'empêche pas de soutenir chaleureusement celui-ci pour la délégation à l'Education.
Le 13 avril, au cours du putsch social-démocrate, Erich Mühsam est arrêté avec certains délégués du peuple, et conduit à la prison d'Ebrach, près de Bamberg. Cette arrestation lui évite sans doute d'être abattu après le 1er mai. Le procès d'Erich Mühsam et de ses 12 camarades a lieu en juillet, à Munich. Il se défend de manière courageuse et sarcastique. La cour martiale le condamne à 15 ans de détention. Il est emprisonné à Ansbach, puis à Niederschonenfeld. Durant son incarcération, il écrit un "Hommage à Landauer", des poèmes et son drame "Judas" qui figurera au répertoire de Piscator.
Erich Mühsam est mort le 10 juillet 1934, assassiné au camp de concentration d'Oranienbourg.
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Posté le 08.03.2008 par anarchie23
Dessin de Steinlein.
Un ami (âne Oh nimes !) vient de nous envoyer cette chanson. Il nous conseille de la brailler sur l'air qu'on veut et peut-être devant les bureaux de vote. En v'la t'y pas une bonne idée !
AH LA DEMOCRATIE, EUH
A la présidentielle
M'en allant respirer
Un air pestilentiel
Je m'y suis pollué
Il y a longtemps qu'on en crève
Il va falloir t'achever
Paraît qu'il faut élire
Paraît qu'c'est citoyen
Notre destin empire
Tous les cinq ans c'est bien
Il y a longtemps qu'on en chie, euh
Il va falloir t'enterrer
Paraît qu'la république
C'est l'meilleur des festins
Quand je vois toute la clique
Des bouffons des requins
A la télé qui gigotent
J'ai envie d'leur botter le train
A la municipale
M'en allant gambader
J'ai vu le ciel si pâle
Qu'j'avais envie d'pleurer
Il y a longtemps que le film
Est classé dans les navets
Et à la cantonale
M'en allant écouter
J'ai entendu des râles
J'ai eu peur vous savez
Il y a longtemps que ça dure
Il va falloir se bouger
Se bouger le derrière
Pour tous se rassembler
Les bons gars les bergères
En une grande assemblée
Il y a longtemps que ce cirque
Est mauvais pour la santé
A nous d'donner les règles
Et d'les faire respecter
Si on veut la Sociale
Il n'y a pas d'secret...
Il y a longtemps qu'on en souffre
Va falloir te remplacer.
(Chanson écrite le 13 février 2008)
Posté le 02.03.2008 par anarchie23
Bonjour ! Dans le dernier numéro de janvier/mars 2008 de Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, vendu à prix libre, nous pouvons y lire cet article:
UNE LOUISE MICHEL UN PEU TROP ASEPTISEE
L'automne dernier, les Creusois eurent l'occasion de visiter à Aubusson une exposition sur la "fascinante Louise Michel". Celle-ci était organisée par l'association Louise Michel de Haute-Marne (département où elle est née).
DES OUBLIS ?
Cette exposition a pu surprendre le visiteur un tant soit peu au courant de l'engagement politique de Louise Michel car en parcourant les 23 panneaux proposés, il lui aura été bien difficile de découvrir que celle-ci fut une ardente militante anarchiste ainsi que la première à arborer le drapeau noir qui devint, par la suite, l'emblème si connu du mouvement anarchiste. "...Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats. J'arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions". Elle se réclamera de ce mouvement jusqu'à sa mort.
Très tôt, elle s'engagea dans une activité politique radicale sans concession: elle fut secrétaire de la Société démocratique de moralisation ayant pour but d'aider les ouvrières. Elle fut adhérente, sinon proche, de la Première Internationale ainsi que des idées de Blanqui, auteur du fameux "Ni Dieu, ni maître". Tout cela sans oublier son rôle très important dans la Commune de Paris (1871). C'est sans doute au contact de Nathalie Le Mel, une des animatrices de la Commune, déportée avec elle en Nouvelle-Calédonie, que Louise Michel devint anarchiste.
Elle disait: "Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c'était bien le Commune composée d'hommes d'intelligence, de courage, d'une incroyable honnêteté et qui avaient donné d'incontestables preuves de dévouement et d'énergie. Le pouvoir les annihila, ne leur laissant plus d'implacable volonté que pour le sacrifice. C'est que le pouvoir est maudit et c'est pour cela que je suis anarchiste."
CONSENSUS MOU
On peut se demander pourquoi de telles impasses sur les idées politiques de Louise Michel. Que ses idées et son engagement anarchistes dérangent, c'est évident. Mais, plus banalement, cette présentation très édulcorée de Louise Michel n'a rien d'étonnant en ces temps d'apolitisme généralisé et de confusion idéologique portée à son maximum. Toute référence en ce domaine se doit d'être lisse, peu propice à la confrontation d'idées...en quelques mots, consensuellement et politiquement correcte !
Déjà, la présentation qu'en faisait l'association annonçait la couleur: "faire connaître son oeuvre", c'est-à-dire "sa lutte contre toutes les injustices, toutes les formes de racisme, pour une instruction pour tous, la dignité pour les travailleurs et le respect de toutes les cultures." N'en jetez plus, la coupe citoyenniste est pleine à ras bord ! Surtout aucune référence explicite aux positions idéologiques, on ne peut plus claires, de Louise Michel.
Dans la lignée de l'aspect positif de la colonisation, de l'orchestration mélo-dramatique de la lettre de Guy Môquet et de bien d'autres révisions, cette exposition y trouve sa petite place, peut-être bien involontairement de la part de ses concepteurs. En effet, il n'est même pas sûr qu'il y ait une volonté délibérée d'occulter des positions idéologiques dérangeantes pour nombre d'humanistes bien intentionnés.
UNE RECUPERATION VIEILLE COMME LA "BONNE LOUISE"
Après les calomnies, les insultes et les mensonges de son vivant, le temps de la récupération vint. Son nom est un des plus utilisés aux frontispices des écoles, collèges, lycées... De nombreuses rues nous la rappellent tous les jours. La Mairie de Paris n'hésite pas à lui rendre hommage en organisant un important colloque (2005), un prix Louise Michel (remis par le Sénat) a été créé pour "honorer" une personnalité censée défendre les valeurs républicaines. Parmi les derniers à qui ce prix a été décerné, on trouve Chirac, Balladur, Bouteflika ou encore Hosni Moubarak ! Il n'y a plus de limites au grotesque. Il ne manque juste que Sarkozy en fasse une de ces prochaines idoles politiques. Pourquoi pas, au point où on en est ?
Après être restée une semaine dans la salle de la Bourse du travail, l'exposition a été tranférée dans les locaux du lycée E. Jamot. A n'en pas douter, ce fut une belle leçon d'histoire et d'éducation civique comme on les aime aujourd'hui: révisée à souhait, débarrassée de ses oripeaux révolutionnaires, en un mot citoyenne !
COMPLEMENTS BIOGRAPHIQUES
1870: elle est élue présidente du Comité de vigilance des citoyennes du 18ème arrondissement de Paris. Peu après, elle se proposera pour se rendre seule à Versailles et tuer Thiers.
Mars 1871: pendant la Commune, avec un fusil sous son manteau, elle monta à l'assaut des Buttes de Montmartre pour empêcher la prise des canons de la Garde nationale par les Versaillais.
Mai 1871: (fin de la Commune), sur la barricade de Clignancourt, elle participe aux derniers combats de rue. Elle se rendra pour faire libérer sa mère, arrêtée à sa place.
Juillet 1881: elle assiste au congrès anarchiste international de Londres qui consacre la propagande par le fait comme moyen d'émancipation des travailleurs.
Mars 1883: avec E. Pouget, Louise Michel prend la tête d'une manifestation de "sans-travail" à Paris précédée du drapeau noir. Celle-ci dégénère rapidement en pillages de boulangeries et en affrontements avec les forces du désordre. Louise sera condamnée à 6 ans de réclusion pour "excitation au pillage".
Août 1886: elle est condamnée à 4 mois de prison pour incitation au meurtre durant son intervention en faveur des mineurs de Decazeville.
1888: elle débute une longue série de conférences en faveur de l'anarchisme et de la grève générale.
Et ça continue ainsi jusqu'à sa mort en 1905.
SUPPLEMENT D'ANARCHIE23: nous voudrions compléter cet article juste par 2 extraits de la brochure "Louise Michel" de Claire AUZIAS, parue en 2003 aux Editions du Monde Libertaire:
"Les productions commémoratives du parti communiste français retracent volontiers la première partie de la vie de la révolutionnaire, mais s'arrêtent mystérieusement au départ en Nouvelle-Calédonie, en 1872. Entre 1872 et 1905, date de sa mort, que s'est-il donc passé qui ne soit pas à dire ? (c'est par exemple le cas, entre mille, de la biographie d'Irma Boyer dans la collection "Les belles figures du prolétariat"). Enfin, quelques anarchistes écrivirent des biographies de Louise Michel: Charles Malato, André Prudhommeaux, Hem Day, Lorulot, etc. Ceux-ci exaltent l'inlassable propagandiste anarchiste qu'elle fut de 1880 à 1905, sans pour autant ignorer l'enfance et la jeunesse de cette dernière."
"Le lecteur désireux de connaître la fondatrice du journal "Le Libertaire", avec Sébastien Faure son cadet, lira donc avant tout les propres "Mémoires" de Louise Michel, heureusement réédités récemment, ainsi que son maître livre: "La Commune, histoire et souvenirs", pareillement réédité enfin !"
Posté le 26.02.2008 par anarchie23
Photo: la couverture d'un des livres de Pierre MARLSON.
Bonjour ! Suite au billet "Science-Fiction et Anarchisme" mis en ligne ici présentant "Les Compagnons de la Marciliague" et une petite biographie de Pierre MARLSON, Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, vient de publier une interview de cet auteur. La voici:
LE DRAPEAU NOIR FLOTTE SUR LA SCIENCE-FICTION
"Né en 1935, Pierre MARLSON adore qu'on l'aime, a horreur qu'on l'emmerde ; habite dans la Creuse et publie depuis une dizaine d'années..." c'est ainsi que se définit Pierre MARLSON, au dos d'un de ses ouvrages. Cet auteur de SF habite à côté d'Aubusson. Il fut l'un des organisateurs d'un Festival de Science-Fiction en 1979 à Aubusson auquel participèrent entre autres Yves Frémion, Jean-Claude Forest, Mézières, Druillet, Grichka Bogdanoff, Michel Jeury... Il a collaboré à IRL (Informations Recueillies à Lyon) et connaît très bien la librairie La Gryffe.
Il est également le frère de Daniel Colson qui a écrit de nombreux ouvrages anarchistes.
Creuse-Citron: Tu es creusois depuis longtemps ?
Pierre MARLSON: Je suis né à Aubusson en 1935 et j'y suis toujours.
Creuse-Citron: Comme quoi on peut écrire de la SF à Aubusson.
Pierre MARLSON: Y'a pas de raison, surtout qu'actuellement on vit la révolution de l'informatique, ça peut être dangereux mais en même temps ça ramène une égalité face à l'information entre les gens où qu'ils soient.
Je suis content de voir qu'un gars comme Jean-Marc Raynaud des Editions Libertaires m'ait contacté par l'intermédiaire du blog "anarchie23" qui avait échangé des infos sur moi avec le blog [Aubusson] de Jean-Noël Saintrapt. Alors ça m'a relancé parce que malgré mon âge ça m'interesse toujours.
Creuse-Citron: Tu continues à écrire ?
Pierre MARLSON: Oui, j'ai toujours écrit depuis trente ans, j'entassais dans mes tiroirs. Du coup j'ai ressorti mes manuscrits et j'ai quinze romans à proposer.
Creuse-Citron: Peux-tu nous dresser un petit tableau de la Science-Fiction française de la fin des années 70 ?
Pierre MARLSON: Il y avait un mouvement en France qui était la SF politique: on voulait faire de la politique dans des romans, des nouvelles, des contes... Il y avait Bernard Blanc qui s'occupait de ça, il était hargneux, volontaire, antimilitariste, plus que moi (parce que dans "Les Compagnons de la Marciliague" on est bien contents de trouver les militaires pour tomber sur les fachos, je m'amuse beaucoup avec ce genre de truc, je prends les choses à contre pied). Bon, moi j'étais là-dedans, j'écrivais de la SF et je me suis aperçu que j'étais jugé dans le coup.
C'est une période de SF qui a duré une dizaine d'années environ de 1975 à 1985 et après ça s'est tassé.
Il y avait une vraie effervescence, je lisais des nouvelles en public aux rassemblements du Larzac.
J'ai publié "Les Compagnons de la Marciliague" en 1977, puis "Désert" qui est sûrement plus radical. Les compagnons c'est de la petite histoire à la Robert Merle.
Toute cette SF politique était plutôt libertaire et écologiste dans sa thématique.
Creuse-Citron: Comment ça se fait que les autres courants politiques de gauche n'étaient pas représentés ?
Pierre MARLSON: On rejetait tout ce qui était totalitaire. Pour des gens comme moi le stalinisme et l'hitlérisme c'est blanc bonnet et bonnet blanc.
Moi j'ai écrit mes bouquins sur une idée très simple tirée de Michel Bakounine qui disait qu'il n'était pas communiste et qu'il ne le serait jamais. Pour justifier cette idée il disait: c'est la situation qui fait l'homme et jamais l'inverse. C'est pour ça qu'on ne peut pas être communiste parce que si l'on veut créer l'homme adapté à une situation prévue mais non réalisée, on va soumettre l'homme à une tyrannie épouvantable. Bakounine était un visionnaire.
Dans mes bouquins, par exemple dans les Compagnons, il y a les militaires qui deviennent anars grâce à la situation, ceux qui veulent créer une situation c'est les fachos et c'est eux qui se font tuer.
Creuse-Citron: Cette position politique tu la partageais avec les autres ?
Pierre MARLSON: Oui, il y avait Andrevon, René Durand, Frémion, Francis Valéry...
Creuse-Citron: On retrouve des thèmes qui étaient ceux de ces années-là: la lutte anti-nucléaire, les communautés, la recherche et la construction d'une contre culture et d'une contre société.
Pierre MARLSON: Je ne dis pas contre société mais autre société, essayer de vivre autrement, libres et égaux, c'est un programme énorme. Si on prend au sérieux les trois devises de la république, liberté-égalité-fraternité, on fout tout en l'air. Si on les applique c'est un bouleversement absolu, ça fout en l'air tous les totalitarismes, ça leur interdit d'exister, même dans l'esprit.
C'est ce que j'aime bien dans "Les Dépossédés" d'Ursula Le Guin. Ce bouquin m'a enthousiasmé, c'est même mieux qu'un livre de théorie. On voit des personnages se poser des questions dont on n'imagine même pas qu'elles peuvent se poser. Au lieu de faire une construction un peu théorique qui débouche sur une utopie, une tyrannie, Ursula met des personnages en jeu à l'échelle de deux planètes. Son idée géniale c'est de dire qu'il y en a une qui est la lune de l'autre, il y en a une où on a exilé tous les anars, tous les gauchistes, tous les chieurs et c'est cette planète-là qui réussit. Ca c'est formidable, parce que justement Ursula se pose des problèmes concrets.
Creuse-Citron: Il y a un écrivain, G.-J. Arnaud, auteur de "La Compagnie des Glaces", qui se définit comme un travailleur de la littérature et dont je trouve l'idéologie assez libertaire. Le connais-tu ?
Pierre MARLSON: Oui je le connais, il a des idées très très bien. C'est quelqu'un qui est très concret, il ne se voile pas la face et ne sous estime pas l'adversaire. Il a trouvé un cadre et un système qui marchent pour développer des personnages intéressants. C'est la situation qui fait l'homme chez lui et il met en scène des individus qui sont en prise avec des systèmes policiers et qui réussissent à les battre en brèche. Avec cette saga romanesque Arnaud poursuit la tradition des feuilletonistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècle comme Paul Féval ou Michel Zévaco (journaliste anarchiste et écrivain). Le héros de Zévaco est un vrai anarchiste, il est contre tout. C'était l'époque des Pieds Nickelés, idéologiquement ils sont épatants, avec une joie de vivre.
Moi j'ai des histoires qui sont rigolotes comme ça, au fond. Une de mes nouvelles "Doux froid bel amour", qui sera peut-être éditée par les Editions Libertaires, met en scène un flic qui est un anti-héros, content de lui, fier, il est là pour faire le bien et il n'arrête pas de faire des conneries, il veut faire son devoir, c'est le vrai scout, naïf, pris dans toutes sortes d'intrigues il ne voit rien.
Creuse-Citron: Je trouve le titre d'une de tes nouvelles un peu situationniste "Des structures de la parenté dans l'amélioration de la sécurité routière" ?
Pierre MARLSON: En fait il s'agissait de l'histoire d'un sous-préfet en train de sodomiser la femme d'un automobiliste. C'était paru dans "Les lolos de Vénus" une anthologie chez Kesselring. C'était vraiment pour rigoler, c'était de la provoc, mais c'était voulu par l'anthologiste, Bernard Blanc qui avait dit "foutez-nous du cul et plein la gueule".
Creuse-Citron: J'ai trouvé pas mal d'infos intéressantes sur un portail qui s'appelle NooSFere, dédié à la SF française: on y trouve une bibliographie complète avec toutes les revues dans lesquelles ont été publiées tes nouvelles.
Pierre MARLSON: J'ai pas mal publié dans "Phénix", dans "SF et quotidien", dans "Fiction". Depuis ma première nouvelle publiée qui s'appelle "Vengeance de Cloriane", je n'ai jamais changé. Je n'ai pas suivi la mode, la mode est venue à moi. Et même dans mon écriture il y a des recherches d'écriture pure: ce que j'essaye de représenter quand j'écris, ce n'est pas ce qu'est réputé penser le personnage, j'essaye de rendre des états de conscience. J'ai l'intention au maximum de fournir des états de conscience qui forment un récit. Il n'y a pas besoin de dire "il était une fois", c'est des conventions, on peut en inventer d'autres. C'est très proche des séries TV mais elles sont traitées à la manière traditionnelle. Ce que j'essaye de faire en fait, c'est ce qu'ont fait les auteurs qui me plaisent, Proust, Faulkner. Quand on commence à lire "Sound and fury" de Faulkner on lit trente pages et on se dit "ah il y a un exposé préliminaire, puis je vais découvrir l'histoire", et puis au milieu on se le dit toujours et à la fin on se le dit encore. Quand on a fini le bouquin et qu'on a vu qu'il n'y avait rien de raconté, on s'aperçoit que tout était fourni et qu'on l'a absorbé osmotiquement.
A l'époque il y avait une volonté chez les auteurs de SF de soigner l'écriture et on a suivi toute l'évolution littéraire: on était néo-romanesque aussi. C'était pas qu'on voulait faire du nouveau roman, c'est qu'on l'avait absorbé.
Creuse-Citron: La SF des années 70 nous décrivait ce vers quoi il ne fallait pas aller, mais aujourd'hui on a malheureusement l'impression d'y être arrivés. Y a-t-il encore la place pour une écriture de ce vers quoi il ne faut pas aller ?
Pierre MARLSON: Ca, c'est ce qu'on dit tout le temps, mais on peut toujours trouver pire. C'est sombre comme perspective, mais on a pu dire que dans mes histoires il était toujours trop tard !
Creuse-Citron: Je pensais aux romans de SF préhistorique comme ceux de Jean Auel "Les enfants de la terre", c'est une veine qui t'intéresse ?
Pierre MARLSON: Oui j'aime bien, je l'ai tout lu. Mais je préfère "La guerre du feu" de Rosny Ainé. Je suis né au monde intellectuel avec La Guerre du feu.
Creuse-Citron: La société de cette époque-là était basée sur l'échange et pas sur le commerce, les gens se déplaçaient et partageaient leur savoir.
Pierre MARLSON: Ils s'entraidaient et ne pouvaient pas faire autrement. Les gens ne pouvaient pas se payer le luxe de se faire la guerre, ils n'étaient pas assez nombreux. Ils se fédéraient.
Creuse-Citron: Il y a mieux et pire que la SF, as-tu entendu parler de "Second life". Ce monde virtuel où sont maintenant présentes les grandes entreprises, les banques et même l'armée française, et où circule de l'argent qui n'est pas du tout virtuel ?
Pierre MARLSON: C'est ni plus ni moins que la schizophrénie mise en valeur. Internet c'est comme la Télé, il ne faut pas se droguer avec, il faut l'utiliser pour faire quelque chose, il ne faut pas l'utiliser pour être perdu dans un rêve. Il y a des fois où je me suis interrogé sur le cinéma et la littérature, parce que ça fournit des substituts de passions violentes, comme le disait Huxley dans "Le Meilleur des Mondes".
REPERES BIBLIOGRAPHIQUES
Pierre MARLSON
- "Les Compagnons de la Marciliague" ENCRE, l'Utopie tout de suite, 1977.
- "Désert !" Kesselring, Ici et maintenant, 1979.
- "L'Empire du Peuple" (en coll. avec Albert Higon), Albin Michel, Super fiction, 1977.
- "Hyménophage", Ponte Mirone, Ecrits possibles, 1978.
- "Des Métiers d'Avenir" (anthologie), Ponte Mirone, Espaces Mondes, 1979.
- Et une vingtaine de nouvelles dans des recueils, comme "Présence du Futur" chez Denoël, ou des revues comme "Phénix", "SF et quotidien", "Fiction", "Lard-Frit", etc.
Les livres de Pierre MARLSON ne sont plus disponibles en librairie mais se trouvent facilement en bibliothèque ou en occasion.
Rosny AINE, La Guerre du Feu, Hachette.
Ursula LE GUIN, Les Dépossédés, le Livre de Poche, 2006.
G.-J. ARNAUD, La Compagnie des Glaces, Fleuve Noir Science-Fiction.
NooSFere est une association qui a pour but de promouvoir la science-fiction de langue française, au travers du site web: http://www.noosfere.com
Posté le 13.02.2008 par anarchie23
Bonjour ! L'association Freesounds organise une soirée "death metal brutal thrash" le 23 Février à côté de Bord St Georges (plan pour se rendre au concert sur le site de Freesounds) avec les groupes "Exorcizer", "Defunctus", "Coercition" et "After Hardtek".
Le groupe "Arthur Lehning" de la Fédération Anarchiste de la Creuse sera présent avec une table de presse à cet évènement (livres, affiches, autocollants, Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, etc...)
Pour avoir plus d'infos sur les groupes qui se produiront, voir site: www.metalorgie.com
Il est si rare que ce genre de groupes ou que cette musique "résonne" en Creuse ! C'est pourquoi "anarchie23" soutient cette manifestation et salue les organisateurs(trices) de cette soirée.
Venez nombreux !
Posté le 27.01.2008 par anarchie23
Photo: Marcel Body avec Alexandra Kollontaï.
Marcel BODY (1894-1984) a été typographe, militant communiste puis libertaire, diplomate et traducteur.
Né à Limoges dans une famille ouvrière, Marcel BODY devient à 12 ans apprenti typographe. Il y découvre la lecture, tant de la presse politique (en particulier socialiste) que des romans. Sa passion pour Tolstoï le pousse à apprendre le russe. Soucieux d'une amélioration de la condition ouvrière, il se rapproche des milieux marxistes, et assiste à Limoges à des meetings de Jean Jaurès.
Mobilisé en 1916, sa connaissance du russe l'amène à être envoyé en Russie au sein de la mission militaire française. Il y assiste à la révolution russe. En 1918, il fait partie des membres de la mission française qui refusent de participer à l'offensive militaire menée par les alliés (dont la France) contre le nouveau régime, et qui rejoignent le Groupe communiste français à Moscou.
Il travaille pour l'Internationale communiste, puis passe plusieurs années comme diplomate en Norvège, aux côtés d'Alexandra Kollontaï.
Hostile au régime stalinien, il quitte l'URSS en 1927. Rentré en France, il devient un opposant au sein du PCF, qu'il quitte en 1928. Il participe alors au courant communiste anti-stalinien.
Il traduit du russe des textes de Lénine, Trotsky, Bakounine...
Dans les années 60, il participe à la revue de Boris Souvarine: Le Contrat social.
Ses souvenirs jusqu'en 1927, écrits en 1980, ont été publiés sous 3 titres successifs: "Un piano en bouleau de Carélie" (Hachette, 1981), "Un ouvrier limousin au coeur de la révolution russe" (Spartacus, 1986), "Au coeur de la Révolution: Mes années de Russie, 1917-1927" (Editions de Paris, 2003).
Posté le 24.01.2008 par anarchie23
Photo: mort de Carlo Guliani au G8 de Gênes le 20 juillet 2001.
Bonjour ! Voici une présentation de cette brochure des Editions du Monde Libertaire parue en 2003 et écrite par l'Union Locale La Commune de Rennes adhérente à la Fédération Anarchiste.
Cette brochure étant épuisée pour le moment, nous mettrons en ligne ici prochainement plusieurs extraits de celle-ci car elle nous semble très interessante.
4ième de Couverture:
"C'est l'anarchie !" Qui n'a jamais entendu cette expression, employée pour parler d'une situation chaotique ? Pour ses détracteurs, une société anarchiste serait proche de la jungle, alors que nos sociétés "démocratiques" seraient organisées...
Et pourtant... la misère, les obscurantismes et les guerres n'ont jamais été aussi présents... La démocratie telle que nous la vivons est donc loin d'être neutre politiquement: seuls les riches et les puissants s'y retrouvent et ont intérêt à maintenir le système en place.
Là où les dictatures fascistes et communistes ont inventé le camp de concentration et le goulag, le système démocratique bourgeois utilise un procédé qui lui est propre: le contrôle social.
Il s'agit d'intégrer de force l'individu au système, ou mieux de l'y faire adhérer de lui-même selon le principe bien connu de la servitude volontaire décrit par La Boëtie. En parallèle, il convient de surveiller d'une façon ou d'une autre les individus pour anticiper et repérer dès l'origine toute velléité contestataire. Le système démocratique bourgeois n'hésite pas enfin, à réprimer les comportements déviants sous prétexte de sécurité.
Le thème central de cette brochure est l'analyse de cette logique intégration-surveillance-répression, omniprésente dans notre quotidien. Les médias, la vidéosurveillance, le travail salarié, l'implication "citoyenne", le discours sécuritaire... sont autant d'outils au service du maintien de l'ordre établi.
S'il est évident qu'une société doit être organisée pour fonctionner, encore faut-il savoir au service de qui. On passe très vite de la morale à l'ordre moral... et de l'ordre moral à la perpétuation de l'ordre social...
Le groupe dominant tente d'instaurer le respect de ses propres valeurs ; celles-ci se transformeront en normes puis s'organiseront en "idéal". L'institutionnalisation des normes se réalisant soit par l'intériorisation, soit par l'établissement d'un système de sanctions.
C'est pourquoi nous abordons quelques pistes pour résister dès aujourd'hui, en rappelant qu'il est possible de construire d'autres formes d'organisation sociale, qui seront librement choisies par tous, selon les principes de la liberté comme base, l'égalité économique et sociale comme moyen et la fraternité comme but...
Extraits de l'introduction:
Aucune société, pour s'inscrire dans la durée, ne peut faire l'économie d'une morale. La nécessité, pour seulement survivre, d'une organisation collective, impose des compromis entre les libertés individuelles, en limitant l'agressivité humaine, en privilégiant les comportements de coopération, pour assurer la satisfaction des besoins humains.
L'individu ne se construit que dans sa relation aux autres.
Ces contraintes sociales, ces valeurs et ces interdits, plus ou moins bien acceptés, contribuent à intégrer l'individu à la société. Nul, pas même les anarchistes, ne peut nier le caractère incontournable de cette régulation sociale, de ce minimum d'homogénéité dont a besoin une société pour se développer. Proudhon lui-même écrivait: "L'homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables".
Mais on passe très vite de la morale à l'ordre moral. Un groupe dominant peut tenter d'instaurer la stabilité, le respect de ses propres valeurs ; celles-ci se transformeront en normes et en moeurs, s'organiseront en "idéal". Rapidement, ce groupe dominant ne tolérera plus l'existence de valeurs qui menacent son pouvoir, et se forgera des instruments pour contraindre les individus à partager ses valeurs, à remplir des rôles sociaux attendus, à adopter la conformité et l'obéissance, à adhérer à un consensus mou.
Le contrôle social, notion malaisée à définir, apparaît dans la sociologie américaine dans les années 1920, principalement dans 2 domaines, la déviance et la criminalité, l'enjeu étant de renforcer le consensus et la conformité, garants de l'unité du groupe social.
Ayant parfaitement compris que la stabilité politique assure la stabilité économique, et donc la prospérité des affaires, la société capitaliste qui a aujourd'hui envahi la planète, non seulement n'échappe pas à la règle, mais accentue cette empreinte, cette pression sur les individus qui la composent.
Fondamentalement inégalitaire, elle est divisée en classes sociales, selon différentes formes de domination et de subordination. D'un côté, ceux qui dirigent, possèdent ; de l'autre, ceux qui n'ont que leur force de travail à vendre.
Cet ordre social existant, toujours fondé sur la force, avec ses codes d'accès à la réussite, peut être contesté, remis en cause. Gare à la marginalité, à la déviance, à la rébellion !
C'est ce risque d'instabilité qui conduit les détenteurs du pouvoir et des richesses, les castes régnantes à exercer un contrôle social pour assurer le maintien des hiérarchies établies, la garantie des privilèges, la continuité des structures sociales.
Pour cela, plusieurs niveaux de contrôle sont employés: un contrôle idéologique en toile de fond, une surveillance au quotidien pour déceler la moindre tentative d'opposition ou velléité de contestation, et des politiques répressives pour maîtriser la déviance.
Posté le 20.01.2008 par anarchie23
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CATASTROPHISME ET IDEOLOGIE DOMINANTE
Le réchauffement climatique global, présenté comme une catastrophe universelle, ne serait-il pas l'arbre qui cache la forêt ? Ne sert-il pas à nous vendre une gouvernance planétaire globale et totalitaire ? N'est-il pas le prétexte que nous sortent les capitalistes pour masquer leurs responsabilités individuelles face aux graves dangers écologiques qui menacent notre planète ? L'usage du catastrophisme qui lui est associé sert les desseins de l'idéologie dominante.
Qui n'a pas entendu parler du "réchauffement climatique" et des désastres qui s'en suivraient ? Reportages, émissions de télévision ou déclarations politiques chocs tendent à nous mettre face à ce qui serait l'inéluctable. Mais les scientifiques sont loin d'être tous d'accord sur l'analyse, les explications et les conséquences de la situation climatique, malgré ce que laissent penser les médias, et que de nombreuses interrogations scientifiques, et donc politiques, restent en suspens.
Prenons les choses à rebours, ce qui ne devrait pas choquer les partisans de la libre pensée. Imaginons, même si on n'en est pas forcément d'accord, que le "réchauffement climatique" n'est pas prouvé ou bien, si l'on est trop réfractaire à cette idée, que celui-ci est moins ample qu'on ne le dit, ou partiel. On écoutera alors les médias, les savants -avérés ou charlatans- et les politiciens sous un autre angle. On se demandera pourquoi tous nous parlent doctement et avec angoisse du "réchauffement climatique", pourquoi ils ont tous intérêt à le faire. Essayez.
LE SENSATIONNALISME
Pour s'imposer dans un monde moderne où se mêlent à la fois rationalisme et religiosité, que celle-ci soit ancienne ou nouvelle, scepticisme et fanatisme, révolte et fatalisme, toute idéologie à vocation hégémonique doit frapper fort. Elle recourt alors au catastrophisme. Pour cela, elle n'hésite pas à cultiver la plus grande confusion.
Dans la quasi-totalité des reportages qui sont consacrés à l'environnement, le réchauffement global apparaît comme la panacée explicative -ce fut le cas de la récente émission télévisée de Yann Arthus-Bertrand, qui fut très regardée-. Comme ce phénomène complexe et mouvant est difficile à filmer, des images palliatives parfois éloignées du sujet tentent d'illustrer le propos. Bien souvent, on voit la photo d'une mare asséchée et craquelée, ou bien de vagues déferlant sur une côte, sans savoir s'il s'agit vraiment d'une résultante du réchauffement global, ou simplement la manifestation d'un climat habituel (saison sèche, saison des typhons).
Pourtant, l'image du local extrême pour illustrer le global universel est à la limite de l'escroquerie. Un peu comme lorsque la presse anglo-saxonne se délectait d'images de banlieues en émeute pour affirmer que toute la France était en feu...
La moindre inondation, la moindre sécheresse ? C'est désormais la faute au "réchauffement global". Tendez l'oreille, et vous constaterez comme moi que, dans les bulletins d'infos radiotélévisés, les journalistes ne s'encombrent pas d'explications sophistiquées. D'ailleurs, puisqu'ils ne le font pas à propos des révoltes en banlieue, du Proche-Orient ou de la faim dans le monde, pourquoi le feraient-ils à propos du climat ? Et quand ils consultent un spécialiste et si celui-ci essaie de nuancer ou de préciser l'analyse, on lui coupe la chique et on lui demande de dire si oui ou non, c'est "la faute" au réchauffement climatique. Je l'ai encore entendu dire cette année à la radio à propos des orages dans le Midi de la France à la fin de cet été. Ces orages relèvent pourtant d'un phénomène classique très connu des géographes et des climatologues sous le nom d'"épisode cévenol", lequel n'était pas cette année plus intense que d'autres fois.
Pendant ce temps, rares sont les reportages sur les pollutions effectives et non fantasmées, y compris dans notre propre espace, et non pas au fin fond de la forêt vierge ou des calottes polaires qui, il est vrai, sont beaucoup plus exotiques, esthétiques et glamour à montrer. Des ouvriers dans la merde, des habitations dans la merde, vous n'en verrez pas. L'état de la nappe phréatique en Bretagne, des sols dans les anciennes zones industrielles non décontaminées où les promoteurs rebâtissent à tour de bras, du pourquoi de l'usine toulousaine AZF et de ses copies carbone ? Accrochez-vous, vous n'aurez pas grand-chose à vous mettre sous la dent. C'est moins vendeur et plus risqué que la réintroduction de l'ours dans les Pyrénées, sans parler des hippopotames au bord du lac Edward au Congo. Et les nitrates dans les eaux bretonnes ne doivent rien au "réchauffement global".
Regardez bien les émissions de Nicolas Hulot: les images sont exotiques, belles ; rares sont les gros plans sur les nappes de mazout de dégazage ou de marée noire (qui, elles non plus, ne doivent rien au "réchauffement global" mais tout à la jungle capitaliste qui règne dans le monde des transports) ; rares sont les facteurs scientifiques clairement expliqués (l'émission "C'est pas sorcier" destinée au public jeune est de ce point de vue bien plus didactique). Tout cela passerait moins bien entre deux coupures publicitaires. L'esthétisation de la catastrophe ne vous rappelle rien comme procédé ? En revanche le discours -d'un expert in situ ou, encore plus dramatique et frappant, la voix off du héraut Hulot- pallie la démonstration par argument d'autorité.
Le discours sensationnaliste et catastrophiste ambiant mêle insidieusement les affirmations péremptoires et l'hypothèse éventuelle, le mode conditionnel et l'abus du verbe "sembler" qui permettent de se garder une issue de secours en cas de flagrant délit d'amalgame ou d'outrance. Il n'hésite pas à mélanger différents problèmes et différentes causes dans un tableau apocalyptique, mais confus.
DISCOURS EPOUVANTAIL CONTRE-PRODUCTIF
L'évocation des catastrophes environnementales actuelles mais surtout à venir -donc invérifiables par définition- fonctionne comme un épouvantail destiné à effrayer et à culpabiliser les individus passifs ou indifférents. Elle apeure les masses du monde prétendument post-industriel, tout en stigmatisant les masses de l'ex-tiers-monde jugées coupables de vouloir rejoindre ce monde industrialisé.
Théoriquement, le catastrophisme vise, notamment chez certains militants sincères, à faire réagir les individus. Il cherche à s'imposer comme un impératif moral justifiant la révolte.(cf. "Ni patrie, ni frontières", n° 16-17, 2006, p. 47.)
Certes, le catastrophisme a permis de sensibiliser les sociétés aux problématiques écologiques et environnementales, ce qui a favorisé certaines avancées. Mais il a aussi permis (tout autant ?) des carrières politiques, parties et pétries de bons sentiments mais aboutissant à des résultats pour le moins mitigés, les seuls sur lesquels nous devons baser notre jugement politique.
Le catastrophisme a en fait surtout des effets contre-productifs. Il renforce l'égoïsme collectif face à une situation présentée comme complexe, inéluctable, redoutable, angoissante car tantôt lointaine, tantôt proche. L'individu est encore tenté de "tirer son épingle du jeu", soit par un refuge dans le mysticisme, soit par une plongée dans le carriérisme. Autrement dit: "Après moi le déluge".
Le catastrophisme peut aussi encourager un terrorisme écologiste ou des actions exemplaires censées réveiller les masses "apathiques". Mais l'histoire fourmille d'exemples où ces actions ne réveillent personne, tout en annihilant ses propagateurs qui se retrouvent souvent seuls en taule tandis que les derniers soutiens s'échinent à les en faire sortir. Quand au terrorisme, qui présuppose une clandestinité coupée du monde, teintée de paranoïa et sensible au militarisme machiste, il débouche sur une impasse dont le mouvement anarchiste lui-même a tiré le bilan depuis un siècle au moins.
Le catastrophisme légitime aussi 2 types d'illusion: celle de pouvoir créer des alternatives immédiates, des échappatoires dans une contre-culture ou une contre-société ; et celle de promouvoir un capitalisme "éthique" ou "équitable". La première est possible car le système tolère des espaces plus ou moins libres, quand il ne les récupère pas à son profit. La seconde alternative n'est pas incongrue puisque les capitalistes ne peuvent pas scier durablement la branche naturelle sur laquelle est installé leur profit. Les plus conscients d'entre eux -un peu comme les Stiglitz ou Soros dénoncant les méfaits de la financiarisation en économie, voire les mêmes- proposent des solutions déjà opératoires. Ces deux illusions a priori contradictoires se rejoignent sur le caractère mystifiant de leur démarche.
QUAND LA CATASTROPHE N'EST PAS LA ?
Quand la catastrophe annoncée n'est malgré tout pas au rendez-vous, ou qu'elle est moins forte, moins spectaculaire, le discours passe à l'évocation sentimentale des "générations futures". Il joue sur la fibre paternaliste si nous laissions n'importe quoi à nos suivants, à tous les suivants, et pas seulement à "nos" enfants.
Mais pourquoi ne pas commencer à améliorer le cadre de vie pour nous tous, ici et maintenant ? Pourquoi remettre au lendemain ?
Ce sentimentalisme lénifiant et bien-pensant est, en fait, une habile manière de repousser les vraies solutions, celles qui seraient susceptibles de bousculer vraiment le désordre établi.
Rappelons-nous qu'il a été propulsé par le pseudo "commandant" Jacques-Yves Cousteau (il faudrait plutôt dire "capitaine"), dont les positions philosophiques et politiques ont un caractère réactionnaire. (Voir Kéchichian Patrick -1999- "La plongée anti-sémite du commandant Jacques-Yves Cousteau". Le Monde, 18 juin, p.1. On peut également évoquer les positions démographiques radicales et malthusiennes de Cousteau qui traite les pauvres du tiers-monde comme le faisait Malthus des pauvres de l'Angleterre victorienne. Ou encore cette déclaration de Cousteau: "L'Europe va être envahie par les musulmans d'Afrique du Nord. Ne vous y trompez pas: dans 3 générations [...], on ne parlera plus français, allemand, espagnol, italien. On parlera arabe." -Le Quotidien de Paris, 5 juin 1991.)
Quand les individus constatent que la catastrophe annoncée n'est pas là, il s'en suit pratiquement le même phénomène que chez les enfants découvrant que les croque-mitaines des adultes n'existent pas. Ils deviennent inconscients face au vrai danger. Ils redeviennents passifs, méfiants, désengagés. Ou schizophrènes, comme les militants à qui le marxisme avait annoncé la paupérisation de la classe ouvrière alors que le niveau de vie augmentait, y compris le leur...
"L'heuristique de la peur", revendiquée par le philosophe Hans Jonas qui nous promettait d'ailleurs une "dictature bienveillante" pour sauver la planète, rien que çà, n'est en réalité pas nouvelle. Tous les dogmes, toutes les Eglises nous promettent une catastrophe: le christianisme avec l'apocalypse, le marxisme avec l'effondrement du capitalisme sous le poids de ses propres contradictions. On attend toujours.
N'oublions pas non plus que le catastrophisme révolutionnaire, véhiculé dans les années 1910-1920 au sein de certains secteurs du mouvement ouvrier et socialiste, a débouché sur le mythe de la violence et sur son utilisation par le fascisme, lequel a également remplacé l'économisme par le psychologisme.
La trajectoire du sociologue Roberto Michels, issu de l'extrême gauche socialiste italienne puis admirateur de Mussolini, est à cet égard caractéristique, de même que l'influence auprès des nazis de l'essayiste Oswald Spengler, idéologue de la décadence occidentale.
Rappelons-nous aussi qu'au lendemain de mai 1968 nombreux furent ceux qui nous annonçaient sans ambages que la révolution était toute, toute proche, et que les mêmes actuellement, à l'instar des Daniel Cohn-Bendit, Serge July et autres Philippe Sollers, nous déclinent au contraire, mais non moins frénétiquement, de variations sur l'aphorisme Tina: There Is No Alternative (Voir "En deuil de révolution ? Pensées et pratiques anarcho-fatalistes" par Dupuis-Déri Francis, revue Réfractions n° 13, p. 139-150, 2004)
Tous les dogmes, toutes les Eglises jouent sur la crainte, l'angoisse, le châtiment, la paralysie, la soumission, le contrôle. Supposer que la peur est le commencement de la sagesse, c'est se tromper, et tromper les autres. C'est faire tomber bien bas l'ambition philosophique de l'être humain, et rétrograder l'émancipation tant individuelle que collective.
Il ne s'agit pas de nier la gravité des problèmes ou, au contraire, de se taire "pour ne pas désespérer Billancourt" (et Neuilly-sur-Seine ?). Il ne s'agit pas non plus de dire n'importe quoi, car cela profite aux charlatans, aux bonimenteurs et aux carriéristes, ceux qui tiennent encore le Monde sur le dos des naïfs.
Philippe PELLETIER
(article paru dans le Monde Libertaire -fin novembre 2006-)
Posté le 05.01.2008 par anarchie23
LA TENTATION DE L'ETATISME
L' étatisme a été non seulement une catastrophe sur le plan historique et aussi et surtout, d'abord, une erreur stratégique.
L'étatisme est devenu le terme référent de tout ce qui concerne le "public", le social. C'est autour de lui que s'est construite l'idée d'une société nouvelle et dès le 19° et surtout le 20°, le "socialisme".
Les aberrations et les monstruosités du "socialisme réel", fondé sur l'étatisme, constituent un argument de choix pour que rien ne change et que s'étende sans partage le règne de la marchandise. L'étatisme et par voie de conséquence l'étatisation, est en effet devenue synonyme d'incompétence, de lourdeur bureaucratique et d'absence de liberté.
Il/elle est devenu-e le principal argument des libéraux et de manière générale, aujourd'hui, des gestionnaires du système marchand, pour jeter l'opprobre contre toute tentative de changement des rapports sociaux.
ETAT ET INTERET PUBLIC
Il est né d'une confusion entre "Etat" et "intérêt public" dans le cadre du projet d'une nouvelle organisation sociale et économique.
S'il est exact que l'Etat, l'institution, constitue le lieu politique de l'expression du pouvoir de la classe dominante, c'est-à-dire de la catégorie sociale qui profite de manière prioritaire du système en place, et permet de "guider" les politiques économiques susceptibles d'assurer la pérennité du système, il est par contre tout à fait hasardeux, et même faux, de faire de l'Etat, l'objectif essentiel de toute stratégie politique de changement.
"Détenir" l'Etat n'est pas, à priori, contrairement aux apparences, et l'expérience nous le confirme, synonyme de détenir les clefs de l'avenir. Dans le système marchand, d'ailleurs pas plus que dans tout autre système, l'Etat n'est l'expression de l'intérêt public et donc, il n'est pas du tout évident que, "détenir" l'Etat, permette de défendre cet intérêt public, c'est-à-dire les intérêts économiques et sociaux de la majorité.
Or, la plupart des stratégies mises en oeuvre au 20° siècle se sont fondées sur ce principe de "centralisation" du pouvoir et de "centralisation" de la gestion de la nouvelle organisation sociale et économique.
L'étatisme est fondé sur une double erreur:
-l'Etat serait le centre de gravité de tout pouvoir.
-il existerait une rationalité économique qui, exercée à partir de l'Etat assurerait la défense de l'intérêt public.
Contrairement aux apparences, la réalité des rapports sociaux ne se trouve pas concentrée dans l'Etat. S'il en est le garant, il n'en est cependant pas l'essence. Celle-ci est constituée par la réalité économique et sociale des rapports de production qui sont un produit de l'évolution historique, à un moment donné. Différentes formes, constitutionnelles, de l'Etat peuvent d'ailleurs s'adapter à différents moments de l'évolution de ces rapports (république, monarchie constitutionnelle, fascisme...).
ETATISME ET STRATEGIE POLITIQUE
L'étatisme procède logiquement d'une conception et stratégie politiques erronées.
Si l'on part de l'hypothèse que la prise du pouvoir d'Etat est l'élément essentiel du changement social, qu'il permet de confisquer le pouvoir économique des possédants, et que l'élément essentiel de la suppression de toute inégalité c'est que personne ne possède rien... alors l'étatisation est la solution. C'est ce raisonnement qu'ont tenu la plupart des révolutionnaires du 20° siècle... avec le "succès" que l'on sait.
De manière tout à fait aberrante, l'Etat tenait dans leurs analyses une place centrale qu'il n'a en réalité pas, celle que tiennent en fait les rapports sociaux réels entre les individus dans la société civile. L'Etat devient alors, dans leur raisonnement, la clef de voûte, non seulement de la stratégie de prise de pouvoir, mais aussi de toute l'organisation économique, sociale et même idéologique de la nouvelle société. Les germes du totalitarisme sont plantés, ils ne demandent qu'à germer.
La germination sera assurée par deux facteurs étroitement liés:
-la déconnexion entre la réalité politique artificiellement crée et la réalité sociale du terrain.
-la gestion par une bureaucratie de plus en plus éloignée de la réalité et sûre de détenir la "vérité".
Ceci explique l'importance fondamentale de l'idéologie, et donc de la propagande, dans ce type de système. D'abord parce que l'Etat est tout, par principe, mais aussi parce que la réalité sociale imposée déforme, déchire, de plus en plus, l'image idyllique de la société nouvelle. L'Etat s'est en fait, et en droit, substitué à la réalité sociale et a "bâti" artificiellement, c'est-à-dire en dehors de l'Histoire, une société qui se veut idéale qui, si elle correspond aux intérêts des gestionnaires-bureaucrates, ne convient pas du tout au reste de la population. Le mythe des premières heures de la "révolution" est censé compenser la triste réalité qui peu à peu s'impose.
ETATISATION ET RATIONNALITE ECONOMIQUE
Si l'étatisme n'est pas un gage d'efficacité politique, au sens noble du terme, c'est-à-dire l'expression de la réalité des désirs d'une population à un moment donné, l'étatisation elle n'est pas non plus gage d'efficacité économique... "efficacité économique" pas au sens marchand du terme, mais simplement en terme de satisfaction des besoins... l'exemple du "socialisme" avec ses collectivisations forcées -"on fait le bonheur des gens contre leur volonté" (sic)- en est un exemple flagrant.
La gestion centralisée des moyens de production, de la distribution, voire de la détermination des besoins et des désirs ne peut aboutir, et a abouti, à la catastrophe. Pourquoi ?
Pour plusieurs raisons:
-l'Etat, après la prise du pouvoir, est devenu le lieu de tous les pouvoirs, y compris les plus intimes puisque l'idéologie qui l'habite est "juste".
-l'Etat se donne le pouvoir exorbitant d'être l'expression de tous les besoins et tous les désirs, il est donc à même, en principe, de pouvoir tous les satisfaire.
-l'égalité étant la règle, personne ne possède plus rien, l'Etat possède tout et comme l'Etat est le peuple, le peuple a tout (CQFD).
L'étatisation est donc bien une réponse logique à un projet politique qui décrète une gestion centralisée, à tous les sens du terme, de la société.
Le problème c'est qu'une telle conception ne correspond ni à une logique de l'Histoire, celle de l'évolution des rapports sociaux, ni à l'évolution de la conscience humaine qui n'évolue que progressivement et n'obéit absolument pas à des règles strictes de rationalité... aussi éthiquement, morales et donc théoriquement souhaitables soient-elles.
Certains domaines, dans ces économies étatisées, ont pu, et ont effectivement été un immense progrès par rapport à la situation précédente mais également par rapport aux pays "capitalistes"... comme la santé et l'éducation. Domaines qui ont d'ailleurs terriblement régressés à la chute de l'empire soviétique. Mais globalement, historiquement, ces systèmes n'étaient pas viables... ils faisaient, à l'origine, un pari risqué, et perdu, sur une stratégie politique qui s'est avérée fausse et sur un état de la conscience humaine qui ne correspondait pas aux mesures prises.
Il n'y a pas de regrets à exprimer, il y a par contre à comprendre les erreurs commises pour éviter de les reproduire dans l'avenir... Car, et c'est ce qui constitue l'impasse politique actuelle, toutes les stratégies actuelles qui prétendent "changer la société" sont sur cette même problématique, le même schéma de base: prendre le pouvoir, conquérir le pouvoir, accéder au pouvoir... et changer la société.
Patrick MIGNARD.
(matieres@fedetlib.net)
Posté le 30.12.2007 par anarchie23
Par Benoist REY: "Les Trous de Mémoire". 160 pages. 2006. Editions Libertaires. 12€
En avril 1961, paraissait, aux éditions de Minuit, "Les égorgeurs". Ce livre, salué unanimement par la critique ("Le Monde", "Le Canard Enchaîné", "le Monde Libertaire"...) fut saisi quelques jours après sa sortie.
Depuis lors, hormis l'écriture de quelques petits textes, Benoist Rey était resté silencieux.
Avec ce livre il reprend la parole, se raconte et raconte. Son milieu familial. Terrible ! Ses débuts d'apprenti imprimeur. Son cheminement vers une conscience politique de gauche. L'emprise du Parti Communiste sur la classe ouvrière. La guerre d'Algérie où il partira comme conscrit. Son refus de porter les armes. Les horreurs qu'il sera amené à voir en tant qu'infirmier affecté dans un commando de choc. Le retour à Paris et la confrontation au silence des pantoufles et à la lâcheté de ceux qui savaient. La dénonciation de l'intolérable dans "Les égorgeurs".
Une réinsertion difficile dans "la norme". Un engagement politique se construisant au fil de rencontres de toutes sortes. Avec Sartre, Simone de Beauvoir, Guy Debord, Félix Guattari, Michel Foucault..., mai 68. L'espérance d'un printemps trop bref. La reprise en main politique et syndicale de la révolte de la jeunesse. Les grandes luttes de l'après 68 tentant désespérément de renverser la vapeur. Une arrivée toute de hasard en Ariège.
A travers l'histoire de sa vie Benoist Rey nous brosse un tableau à nul autre pareil de la vie politique et sociale en France de 1938 à 1972, et c'est peu dire qu'il comble certains trous de la mémoire collective.
Mais ce livre ne se résume pas à cela !
Ecrit dans une langue simple, alerte, dense, sans fioriture, dépouillée de tout artifice, constamment arrimée à l'essentiel..., c'est également une oeuvre littéraire d'une qualité telle qu'on imagine mal qu'il ne reste pas... dans notre mémoire !
"Les Trous de Mémoire" (suite) de Benoist REY.
Dans ce second livre, Benoist Rey poursuit son récit. Il raconte son arrivée en Ariège. Pas un sou vaillant mais une énergie débordante pour retaper les ruines d'une vieille ferme, y installer une auberge, une salle de spectacle, une imprimerie, une piscine associative...
Des rencontres innombrables avec des gens "ordinaires" et des "personnalités" de toutes sortes, dont Oliveinstein. L'aventure d'un lieu d'acceuil de toxicos.
Mille et une petites et grandes luttes de toutes sortes, s'égrennant à la grande horloge de la vie d'une génération qui n'a jamais renoncé à changer les choses et le monde.
Ce livre est un bonheur littéraire rare. De ceux qui restent en mémoire.
"Les Trous de Mémoire" (suite). 136 pages. 2007. Editions Libertaires.