Le capitalisme, c'est formidable ! Après la nourriture pour herbivores à base de résidus animaux, histoire de propager l'encéphalite spongiforme bovine, voici la nourriture pour automobiles à base d'agrocarburants, alors que près d'un milliard d'humains souffrent de la faim ! On peut faire confiance aux multinationales, qui se penchent amoureusement sur l'immense marché qui s'annonce, pour nous faire subir les conséquences du dogme sacré du profit à court terme...
VERT... COMME UNE FORET DE DOLLARS
Les gérants de notre système savent utiliser les "crises" que celui-ci génère pour défricher de nouveaux champs de profits.
La crise énergétique, basée sur la diminution rapide des réserves de pétrole, permet d'encaisser un surplus de royalties provenant de sa hausse actuelle et de saliver sur la rentabilité des agrocarburants, compétitifs dès que le baril atteint 70 dollars.
La crise écologique, basée sur les retombées d'une croissance incontrôlée, affecte gravement la planète et ses habitants. Même des politiciens comme Al Gore ou des bouffons comme Nicolas Hulot s'en inquiètent ! Ce qu'ils redoutent, c'est une remise en cause radicale de cette société mortifère ; les Etats doivent rassurer par des choix "responsables et durables" ; les agrocarburants en font partie.
La crise alimentaire, basée sur les impasses de l'agriculture industrielle, se développe (qualité des aliments, pollutions, disparition des paysans...). La productivité stagne, il faut dépenser plus pour récolter moins (appauvrissement des sols, monoculture, disparition des fertilisants naturels...). L'agrobizness (agrochimie, machinisme agricole, ingénierie génétique...) voit d'un oeil intéressé l'arrivée des agrocarburants.
Subventions publiques et capitaux privés pleuvent ; les perspectives sont allèchantes: remplacement du pétrole, diminution du CO2, travail pour les agriculteurs... Saluons donc ces bienfaiteurs de l'humanité, merci aux céréaliers (ADM, Cargill...), merci aux constructeurs automobiles (Volkswagen, Toyota...), merci à l'ingénierie génétique (Monsanto, Syngenta...), merci aux pétroliers (Shell, Total...), merci aux chefs d'Etat (Bush, Lula...), et plus généralement merci à tous ceux qui reniflent les 100 000 millions de dollars prévus par les experts, tel le fond d'investissements Pergam: "Les millions d'hectares de maïs et de soja disponibles sont autant de barils dormant de carburant vert du style éthanol dont la demande mondiale devrait exploser dans les années qui viennent".
BUSH, LULA... ET QUELQUES AUTRES
Certains Etats ont pris de l'avance dans un domaine déjà exploré par quelques précurseurs (en 1890 un moteur fonctionnait à l'huile d'arachide). Les Etats-Unis sont le premier producteur d'agrocarburants, à base de maïs et de soja, et le premier exportateur d'éthanol. Mais ils sont talonnés par le Brésil, qui a investi depuis trente ans (choc pétrolier oblige) et s'appuie sur ses plantations de canne à sucre, ses automobiles roulant à l'éthanol... Lula, bon élève du capitalisme, partisan des OGM et de l'énergie nucléaire, rêve d'un Brésil "Arabie Saoudite du carburant vert" !
Avec son "compadre" Bush il a signé un mémorandum sur les agrocarburants facilitant les accords de coopération avec des pays latino-américains ou africains pour y encourager la production. Un tel accord permet aussi de contrer le projet d'intégration énergétique de l'Amérique du Sud du vénézuélien Hugo Chavez...
En effet les objectifs affichés par les "pays développés" (10% d'agrocarburants en 10 ans pour les USA, 20% en 2020 pour l'Union Européenne) impliquent de récupérer des terres, en grande partie dans les "Pays du Sud". C'est le cas notamment en Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie) où se répandent d'énormes plantations de palmiers à huile et les raffineries associées.
BIO... COMME UNE FORET QUI BRULE
D'immenses nuages de fumée, visibles depuis les pays voisins de l'Indonésie, dénoncent la façon dont ces terres sont obtenues dans un pays qui a perdu 72% de sa forêt primaire ! L'huile de palme comme carburant végétal est plus destructrice pour l'environnement que le pétrole du Nigéria... Au niveau mondial, la déforestation est responsable de 21% des gaz à effet de serre. D'autres terres sont obtenues par assèchement de sols humides et tourbeux, dégageant du CO2 et du méthane (28 fois plus "actif"). Le magazine Science rappelle que "pour préserver le climat il serait bien plus efficace de conserver forêts et prairies que de développer les agrocarburants".
Petits paysans et populations indigènes sont chassés de leurs terres et, s'ils résistent, sont réprimés (500 Indonésiens récemment torturés). D'autre part on voit mal l'impact positif sur la crise énergétique quand on sait qu'un capteur solaire de 8 mètres de côté produit autant de chaleur que l'agrocarburant correspondant à 1 hectare de culture.
Sans compter que les agrocarburants, fabriqués à partir de produits bourrés d'OGM et de pesticides, nécessitent l'utilisation d'engrais issus du pétrole !
Le plus grave est la mise en concurrence de la production des agrocarburants et des aliments pour l'utilisation des ressources en terres et en eau. Un peu partout des agriculteurs abandonnent les cultures traditionnelles ou l'élevage pour se ruer vers le mirage de l'"or vert". Cela contribue à diminuer l'offre sur un marché mondial où la demande s'accroît (Chine, Inde...). Ainsi les produits alimentaires sont en forte hausse (blé + 60%, maïs + 50%, riz + 40%, sucre, lait, viande...) pesant sur la consommation. Des réactions populaires violentes, faisant partiellement reculer le gouvernement, ont eu lieu à Mexico après le doublement du prix de la tortilla, nourriture de base à partir de farine de maïs. C'est que le traité de l'ALENA (Etats-Unis, Canada, Mexique) a permis au maïs américain d'envahir le marché dans un pays où fut "inventé" le maïs par les peuples mayas, occasionnant au passage la disparition de 1,3 millions d'emplois !
Des africains suppriment un repas face au prix des denrées. Un institut de Washington, l'IFPRI, estime que le prix des aliments de base risque de progresser d'un tiers d'ici 2020, sachant qu'une augmentation de 1% précipite 16 millions d'humains dans l'insécurité alimentaire ! Les vautours s'y préparent: "Les matières premières agricoles sont des actifs extrèmement peu chers pour lesquels la demande est en train d'exploser et pour lesquels l'offre s'affaiblira" (BNP). Rappelons que la quantité de céréales nécessaire pour remplir un réservoir de 4X4 suffit à nourrir un être humain pendant 1 an...
ENGRAISSER LE CAPITALISME OU NOURRIR L'HUMANITE ?
Dans l'histoire, de nombreuses innovations, notamment en matière agricole, ont été mises en pratique par des groupes humains tenant compte des réalités locales, restant maîtres du choix et du rythme de leur assimilation. Dès son apparition, le capitalisme s'est efforcé d'en réserver les bénéfices à une minorité et d'en sélectionner les plus juteuses pour les imposer partout et le plus vite possible, sans se préoccuper des conséquences plus lointaines. Ainsi l'utilisation des agrocarburants, déjà expérimentée à petite échelle et contrôlée par les habitants concernés, par exemple dans des coopératives agricoles du Minnesota et du Middle West, prend une allure cauchemardesque dans les serres des multinationales. Bien sûr des associations de protection de l'environnement informent des risques, avec parfois certains succès comme en Allemagne où le gouvernement envisage de supprimer les subventions versées aux centrales fonctionnant à l'huile de palme. Mais ce sont les paysans qui sont directement visés, poussés par force ou par mirage médiatique à renoncer à leur vocation de nourrir l'humanité. Leurs choix individuels et collectifs, leurs luttes ont un rôle essentiel. En particulier, comment va réagir le Mouvement des Sans Terre (MST) brésilien, plus grand mouvement paysan mondial, directement agressé par les choix de Lula, que certains de ses dirigeants avaient pourtant contribué à faire élire ?
ELAN NOIR
(article publié dans "Creuse-Citron" n° 14 d'oct-dec 2007, le journal de la Creuse libertaire, disponible à prix libre)
Oui, merci de détailler un sujet qui me tient à coeur.
Pourvu qu'ils ouvrent les bons yeux....