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anarchie23
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Tout ce qui a trait à l'anarchisme en Creuse et au-delà...
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02.06.2007
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Le Contrôle Idéologique

Posté le 27.03.2008 par anarchie23
Bonjour ! Suite des extraits de la brochure épuisée pour le moment "Le contrôle social en société dite démocratique" (voir billet "Le contrôle social" dans la rubrique "Ouvrages Anars"):


Longtemps, l'ordre moral a été assuré par la famille, l'Etat, l'école, l'armée, et peut-être surtout par l'Eglise. Ses objectifs sont les suivants: justifier les inégalités sociales. Faire accepter l'ordre établi par ceux-là mêmes qui le subissent, en le légitimant comme naturel, ou comme expression de la volonté divine. Prêcher la résignation. Favoriser l'apprentissage de formes de relations sociales fondées sur la soumission et l'aliénation. Privilégier des qualités telles que l'ordre ou la discipline au détriment de l'esprit critique. Valoriser le culte du chef et s'appuyer sur le charisme individuel. Faire adhérer à l'idéologie républicaine et à la patrie.

Tels ont été les leitmotivs permanents au cours des siècles. De plus, la collusion entre ces différents "agents" du maintien de l'ordre décuple la force de leurs interventions ; les influences réciproques des préférences idéologiques de tous les "acteurs" de la socialisation se renforcent mutuellement puisque leurs choix convergent généralement.
Pour assurer l'ordre public, l'Etat prend appui directement sur la famille ; l'Eglise défend des valeurs morales fondatrices de la famille traditionnelle ; tout au long de l'Histoire, cette même Eglise apporte sans défaillance sa caution morale aux pouvoirs politiques les plus belliqueux. Aujourd'hui, ce contrôle idéologique prend la forme d'un nouveau contrôle social, pour formater le citoyen et piéger le consommateur.


UN NOUVEAU CONTROLE SOCIAL

Soumis aujourd'hui à la concurrence vigoureuse d'autres instances de socialisation, les piliers classiques de l'ordre moral, "marqueurs d'identité", ont vieilli: dissolution de la famille fragilisée par l'individualisme ; éclatement de l'école, objet de multiples tensions ; déclin du religieux (même s'il est relatif) ; effacement de l'Etat (même s'il est sournois). Si l'ordre moral est une tentative de figer la morale, par laquelle le groupe dominant prétend imposer ses valeurs qui deviennent les normes, il peut le faire de différentes manières. Il peut gérer en douceur les relations sociales si le rapport de forces est en sa faveur, s'il ne rencontre aucune résistance. Il devient agressif si son existence est menacée, si la faible adhésion de l'ensemble des individus met en péril sa cohésion.

Si les régimes autoritaires ont, sans ambiguïté, choisi la force, la brutalité, ce qu'on appelle les démocraties libérales élaborent un système beaucoup moins visible, beaucoup plus subtil en vue d'une "pacification de l'existence". Il y a plusieurs manières de réduire au silence ceux qui s'élèvent contre l'orthodoxie.

Depuis les années 60, l'autorité, sous sa forme traditionnelle, subit une crise. Emergent de nouvelles formes d'autorité, fondées sur une régulation plus souple, sur la "négociation", bénéficiant de l'influence subtile des propagandistes professionnels. Et par conséquent, de nouvelles dominations, plus difficiles à identifier. La soumission et le contrôle des consciences sont acquis non par la force ou les démonstrations de puissance, mais par la séduction. Nous sommes entrés dans l'ère de l'exploitation douce, de l'oppression souriante. Les psychotropes, les antidépresseurs, le conditionnement, la manipulation, l'hypnose sont préférés à la matraque. L'autocensure à l'interdit. La malléabilité de l'homme, sa plasticité presque infinie font naître un rêve dans la tête des dirigeants: nous rendre béats, euphoriques.
L'idéal étant une population docile qu'il serait inutile de contraindre parce qu'elle aurait "l'amour de sa servitude". Il faut se rappeler l'avertissement de B.F. Skinner, psychologue du comportement: "De ce que l'homme peut faire de l'homme, nous n'avons encore rien vu".

Ce contrôle en douceur s'effectue par plusieurs voies, plus ou moins développées, selon les circonstances, selon les priorités des politiques nationales: l'imprégnation souvent inconsciente des individus par la culture, l'asservissement des désirs et aspirations de ces individus à l'appareil de production capitaliste ; la surveillance généralisée de la vie quotidienne ; la mise en place, à travers les lois d'aménagement du territoire et la réforme de l'Etat, d'une démocratie participative fondée sur une prétendue "exigence de proximité".


"L'endoctrinement est à la démocratie ce que la coercition est à la dictature", écrit Noam Chomsky, penseur radical américain, professeur de linguistique au M.I.T. L'originalité de la société capitaliste réside dans l'utilisation de la technologie, plutôt que dans la terreur, pour obtenir la cohésion des forces sociales. Or les progrès de la technologie s'avèrent déterminants dans le perfectionnement des techniques de surveillance et d'encadrement collectif. Les méthodes, de plus en plus sophistiquées, souvent indolores, parfois même agréables, du conditionnement, de la manipulation permettent un contrôle discret, consensuel, voire coopératif, et de ce fait beaucoup plus insidieux.

Cette recherche de l'intégration des individus dans la société peut conduire à un "totalitarisme soft". Comme l'exprime Herbert Marcuse: "Le totalitarisme n'est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c'est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d'un faux intérêt général."
Ce qui est en train de se mettre en place, c'est ce que nous décrivaient, avec un sens remarquable de l'anticipation, Aldous Huxley dans "Le meilleur des mondes" et George Orwell dans "1984". Un ordre politico-social qui aliène l'individu plus fortement que jamais, une société totalitaire mécanisée, standardisée, automatisée, "fordisée". Un monde où tout est programmé parce que l'imprévisible, l'aléatoire, le pulsionnel, l'imaginaire, bref le vivant, troublent la belle ordonnance du système et constituent des dangers permanents. Un monde "horriblement parfait".

Aldous Huxley écrivait dans "Retour au meilleur des mondes": Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques -élections, parlements, hautes cours de justice- demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non-violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux mais (...) l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera."

"Plus une société devient libre, plus il est difficile d'utiliser la force", écrit Noam Chomsky. Il ne faut pas en conclure pour autant que la brutalité a disparu, car les multiples pièges de nos sociétés technocratiques ne réussissent pas, malgré leurs prouesses, à transformer tous les individus en citoyens dociles, stationnant dans les créneaux laissés libres.

Les sociétés capitalistes créent même tant de frustrations, de misère, suscitent tant de haine aujourd'hui qu'elles deviennent la cible de contestation plus ou moins violente. C'est à ce moment que le consensuel prend fin, et que le disciplinaire intervient: le contrôle social se muscle pour maîtriser "sauvageons" (dixit Chevènement) et fauteurs de troubles.



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Lettre Ouverte Aux Maîtres du Monde !

Posté le 03.06.2008 par anarchie23
Bonjour ! Dans le numéro 1515 du journal de la Fédération Anarchiste "Le Monde Libertaire", notre ami Jean-Marc RAYNAUD vient de publier une "Lettre ouverte Aux Maîtres du monde". La voici:

C'est un fait, vous êtes, aujourd'hui, les maîtres du Monde !

Vous avez tous les pouvoirs. Celui de la force. Celui de l'argent. Celui du contrôle des populations. Celui de la marchandisation, à votre profit, des choses et de la vie.

Ici, là et ailleurs, vous êtes les seigneurs et nous sommes vos serfs ! Et, pour la plupart d'entre nous, des serfs avec, dans la tête, la laisse de vos valeurs (loi du plus fort, individualisme, obsession du paraître, un estomac à la place du coeur...). Et vous avez même réussi à nous faire croire que si nous étions des serfs c'était de notre faute. Car, c'est sûr, au royaume du capitalisme, tous les serfs ont leur chance (toute petite) pour devenir des capitalistes !

En un mot comme en cent vous nous avez niké sur toute la ligne !

Oh, bien sûr, ça a mis du temps. Spartacus vous a fait vaciller. Comme la révolte des Croquants. La Révolution de 1789. La Commune de Paris. Les mutineries de 14-18. La Révolution russe. Le Front populaire. La révolution libertaire espagnole de 1936. Mai 68. Le sous-commandant Marcos... Mais à chaque fois vous avez su y faire. Jadis, le bâton. Aujourd'hui, toujours le bâton, mais seulement après l'échec (rare) de la carotte. Et, donc, vous croyez que vous êtes tout, que vous avez tout et que vous contrôlez tout !

Et, pourtant, vous commencez à avoir peur !

A force de piller les biens communs que sont l'air, l'eau, les ressources naturelles (que votre cécité vous a fait croire éternelles et inépuisables), vous en êtes arrivés à détruire les conditions même de la vie sur la planète. C'est-à-dire à remettre en question les conditions de votre propre survie. Car, c'est incroyable, la fonte des pôles, le réchauffement climatique, le pourrissement de l'air et de l'eau, la fin des ressources naturelles ayant mis des millions d'années à se constituer, l'appauvrissement des sols, la désertification galopante, le cancer de l'urbanisation, les pauvres qui se reproduisent comme des lapins... ne vont pas épargner les riches !

Alors, à quoi bon des châteaux, des comptes en banque, des serfs... quand l'air et l'eau seront pourris, quand il n'y aura plus rien à bouffer que de la merde, quand l'argent ne permettra plus d'acheter ce qu'il n'y aura plus, quand le pouvoir n'aura plus aucune matérialisation, quand les jacqueries seront de chaque jour, et quand vous et vos enfants allez, comme nous, crever la gueule ouverte ?

Dur, dur, que d'être les maîtres du monde d'un monde en train d'imploser, et, donc, à court terme, les maîtres de rien, si ce n'est du cimetière que vous êtes en train de construire !

Votre capitalisme (privé ou d'Etat) a, aujourd'hui, atteint ses limites physiques et embrasse, désormais, l'absurde et le suicide à bouche que veux-tu. Et, comme nous, vous allez y avoir droit. Mais il est clair que votre mort sera mouvementée. Lors de l'agonie finale et générale, les pauvres, sachez-le, vont venir brûler vos châteaux. ils vous feront connaître les pires supplices qui soient. Et ils mettront vos têtes et celles de votre progéniture en haut de leurs piques. Les manants du désespoir, c'est rarement "civilisé".

Alors, pour vous, comme pour vos proches, ne perdez pas un instant. donnez-nous le pouvoir -tous les pouvoirs- et tout de suite !

Avouez vos crimes. Repentez-vous. Dites votre incompétence. Votre fatuité. Votre arrogance. Pleurez. Implorez. Et priez pour qu'il ne soit pas trop tard !

Une fois que vous nous aurez remis les clefs, nous arrêterons tout. Le capitalisme. Le pillage des biens communs. Le productivisme pour le productivisme. La croissance pour la croissance. La financiarisation de l'économie. Les dépenses militaires. Les subventions aux patrons et aux curés. L'exploitation et l'oppression des êtres humains... Et nous mettrons en branle un monde nouveau. Une seule république. Le monde. Tous les humains égaux. Plus de frontière. On partage tout et on gère tout, ensemble. On en revient à l'essentiel. Se nourrir. Se vêtir. Se loger. Se cultiver. Tous et toutes. Sans exceptions. Et intelligemment. Sans détruire les conditions de la vie sur la planète. Et tout cela dans la liberté. Sans police politique. Les yeux dans les yeux. Avec le peuple pour seul juge et seul maître de son destin.

Est-il besoin de le préciser, il serait stupide et dangereux pour vous de chipoter sur ceci ou sur cela. Et, surtout, de donner le pouvoir aux écolos, aux socialistes, aux communistes, au petit facteur, à mamie Laguiller, aux synthésistes (entre Marx et Bakounine) d'AL, et même... aux anarchistes ! Ces gens-là seraient capables d'accepter le pouvoir que vous leur offririez ! Et d'en faire le même usage que d'habitude !

Votre seule chance est, en fait, d'abandonner le pouvoir au peuple en espérant que, comme jadis, il commence par ouvrir les prisons.

Sachez, mais ça n'est pas une assurance tous risques, nous autres anarchistes, nous nous emploierons, alors, à ce que vous ne soyez ni guillotinés ni emprisonnés à vie.

Mais on ne vous promet rien !

Jean-Marc RAYNAUD.

Mai 68, interview d'un creusois

Posté le 24.05.2008 par anarchie23
Photo: la couverture réalisée par Tardi pour le Hors Série n° 34 du Monde Libertaire consacré à Mai 68.


Voici l'interview de Serge (Elan Noir) parue en 1988 dans le livre "Mai 68 par eux-mêmes" aux Editions du Monde Libertaire. (on en retrouve d'ailleurs une autre justement "similaire" dans le HS du Monde Libertaire présenté en photo). A souligner également que Serge (Elan Noir) participe régulièrement au journal de la Creuse libertaire, Creuse-Citron.


EN MAI... OCCUPE CE QU'IL TE PLAIT

Serge est né à la campagne et il le revendique. En 68, tout jeune diplômé, il est ingénieur-électronicien à Sud-Aviation. Ouvert au monde, ouvert aux autres, il était normal que Mai 68 change sa vie ! De l'occupation de son labo à la rencontre avec les anarchistes, il nous raconte ici son itinéraire. Forcément résumé, hélas !

SERGE: J'ai été élevé dans la Creuse jusqu'à 5 ans. J'y ai toujours des racines et ai hérité de la vieille tradition des "maçons de la Creuse": antimilitaristes et anticléricaux.
J'ai eu une formation d'ingénieur électronicien et, en janvier 1967, j'ai commencé à travailler à Sud-Aviation Suresnes, dans un labo où l'ambiance était jeune et ouverte.

Q: Comment as-tu vécu Mai 68 ?

SERGE: J'avais 25 ans et, méfiance paysanne, je voulais voir un peu, avant de m'engager syndicalement. La CGT était la plus implantée, surtout dans les ateliers, la CFDT existait un peu dans les labos.
Dès les premières manifestations, j'écoutais la radio, mais j'allais aussi voir sur place. J'ai fortement ressenti l'impact du "Mouvement du 22 Mars" et de Cohn-Bendit qui personnifiait l'humour, la dérision ; je me souviens d'une discussion où des "responsables" lui demandaient ses revendications et il répondait: "Nous, on est en train de changer la société..."

Q: Comment la grève a-t-elle démarré à Suresnes ?

SERGE: Quelques jours avant, la première usine occupée était Sud-Aviation Nantes. Un matin, un copain me montre le parking de la direction: les grosses voitures ont disparu ! Ils ont dû être prévenus, car c'est le jour où l'on a décidé d'occuper ; il y a eu un vote par secteur, c'était un engagement car dans mon service on a voté en présence des chefs ! Sur les 1200 salariés, il y a eu 70% pour l'occupation, 20% pour une grève sans occupation, 10% contre.
Dès le soir, avec Gilbert -mon "alter ego"- on s'est pointés avec notre sac de couchage ; à l'entrée il y avait des jeunes de l'atelier avec un foulard rouge, en tout 500 à 600 personnes dans l'usine, c'était une autre planète...

Q: Comment a été vécue l'occupation ?

SERGE: La moyenne d'âge était basse, 30-35 ans et il y avait une compréhension entre les jeunes ouvriers et les étudiants ; en fait plein de gens, chacun dans leur coin, pensaient que ça n'allait pas, se sont engouffrés dans la brèche et se sont aperçus que ça faisait du monde...
Un comité de grève a été constitué avec la CGT, la CFDT et un "inorganisé" qui est devenu le porte-parole des non-syndiqués, la grande majorité -la CGT avait 60 adhérents, la CFDT 15. En assemblée générale, il a été proposé la création d'une commission information pour avoir des nouvelles de l'extérieur ; la CGT aurait préféré qu'on se contente de "garder" l'usine, prendre le balai et conserver propres les machines...
On s'est retrouvé à plusieurs dizaines dans la commission, on ramenait des témoignages directs de la Sorbonne, des barricades, des boîtes occupées, du comité d'action local et on montrait parallèlement ce que disait la radio et la presse ; il suffisait d'afficher côte à côte l'"Humanité" et "Combat" (journal issu de la Résistance..., celui d'Albert Camus ! En 68, très ouvert au mouvement de Mai, "Combat" éditait le journal des étudiants "Action", ce qui déclencha la colère du Syndicat du Livre CGT.), c'était explosif ! Il n'y avait pas de chefs, on se répartissait collectivement les activités.

Q: Vos rapports avec la CGT ?

SERGE: On avait l'impression de changer la vie, et l'attitude du PCF, condamnant le mouvement, a fait que la commission s'est développée et est devenue le pôle d'opposition à la CGT. Il y a eu des heurts quand on a fait venir des gens extérieurs: le SNESUP (Syndicat national de l'enseignement supérieur de Geismar) et surtout un historien du mouvement ouvrier qui, devant une forte assistance, a dévoilé une réalité différente de celle vue par la droite et le PCF.

Q: Vous viviez sur une autre planète, mais qu'est-ce qui s'est concrétisé ?

SERGE: On vivait autrement, on se promenait en vélo, on dormait dans l'usine -moi sur le bureau du chef-, on parlait et on faisait ce qui nous intéressait.
On a vite remarqué les manoeuvres des organisations politiques et syndicales et on cherchait des liens horizontaux avec les autres boîtes occupées. Je pensais que l'information avait un rôle essentiel, et j'avais des contacts avec les grévistes de l'ORTF, "Combat", "Action" (journal des étudiants). Alors que, dans d'autres usines, les initiatives sont restées individuelles, la commission a permis de les organiser et de les rediffuser.
On se retrouvait avec Cohn-Bendit quand il parlait de coordination des luttes, de révolution sociale ; tous les éléments de la vie étaient remis en cause: rapports entre les gens, entre les hommes et les femmes, rapports au travail...

Q: Au sein même du mouvement, il y eut des manipulations ?

SERGE: Comme on était jeunes, inorganisés, actifs, on a "intéressé" plein de monde. Un militant de l'AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme, cache-sexe de l'organisation trotskiste OCI- aujourd'hui PCI) appliquant leur mot d'ordre "Assemblée des travailleurs de..." nous a réuni Gilbert, moi et...lui, pour toute la ville de Suresnes !
Au comité d'action, les militants de la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire, organisation trotskiste de Krivine) proposaient l'adoption de textes qu'on retrouvait le lendemain dans "Rouge" ! Des manoeuvres comme ça, ça te forme !
Il y a eu pour beaucoup une politisation rapide, c'est-à-dire la capacité de comprendre ce qui se passe en soi et de le relier à la société environnante, et ça c'est un énorme "investissement", encore aujourd'hui. Mais il y avait en face les institutions, les manoeuvres du PCF, du PS, des gauchistes...

Q: Comment s'est passée la reprise ?

SERGE: Au bout de 4 semaines, la CGT a dit qu'il fallait reprendre le boulot, qu'on était le seul établissement de Sud-Aviation à continuer la grève. Mais, la nuit précédente, on avait téléphoné partout et on savait qu'elle disait la même chose dans les autres établissements ! (La CGT a pratiqué de même dans les dépôts de bus et ailleurs) On est intervenus dans l'assemblée générale et la grève s'est poursuivie une semaine de plus. On ne pouvait aller plus loin, on n'était pas assez organisé et, à l'époque, le PCF était fort nationalement.
Le lundi, on a vu revenir les "tristes figures", notamment les cadres ; seuls quelques jeunes ingénieurs ont participé à l'occupation, je me souviens de la réunion le jour du déclenchement de la grève, il y en avait un qui pleurait: "Mais que va devenir mon hydroptère ?", c'était surréaliste !
On était déçu, mais pas désespéré, ça ne pouvait pas redevenir comme avant...
Autour du noyau de la commission information, on a constitué le CLEO (Comité de Liaison Etudiants-Ouvriers) avec les maoïstes qu'on connaissait, qui a duré quelques semaines, jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'ils tentaient de faire les tracts à notre place !
Pour éviter que chacun retourne dans son coin, on a décidé de s'organiser syndicalement, on a choisi la CFDT parce qu'elle nous avait moins trahi, et aussi parce qu'ils n'étaient que 15 à la section, alors que nous adhérions à une centaine...

Q: Quels ont été les grands moments pour toi après 1968 ?

SERGE: On s'est intéressé à tout: l'écologie, le culturel, les écoles parallèles, la vie communautaire... et puis il y avait "Charlie-Hebdo" qui rassemblait tout ça.
La commission a continué plusieurs années, toujours dans l'optique de développer l'esprit critique: ouverte à tous, on affichait une revue de presse hebdomadaire à thème pour montrer des déformations des journaux.
J'ai participé au groupe écologique "Survivre et Vivre", autour d'une revue et d'une coopérative de bouffe ; on avait repeint un vieux corbillard et on partait le week-end acheter des légumes biologiques chez les paysans.
J'ai découvert Reich, "La Révolution Sexuelle", et le mouvement "Sexpol" (Animé par le docteur Carpentier) ; ça a été un choc pour moi de bien analyser le lien entre ce qui se passe en moi et les contraintes sociales autour de moi. Les cuirasses n'ont pas toutes explosé en 1968, mais on n'acceptait plus les mêmes rapports entre les gens, entre les hommes et les femmes, et, pour moi, cela reste encore aujourd'hui.

Q: Par quelles rencontres es-tu devenu anarchiste ?

SERGE: En 1968, j'ai découvert l'anarchisme par l'apparition de drapeaux noirs, noir et rouge, de plus en plus nombreux.
J'ai été beaucoup influencé par la personnalité d'André, un ouvrier anarchiste de mon usine connu en mai, et aussi par la lecture de "L'anarchisme" de Daniel GUERIN. Tout cela correspondait à ce que je sentais en moi.
Et puis un jour j'ai lu un tract qui disait: "68 a été un mouvement de caractère libertaire, mais il y a eu un manque d'organisation dans le monde du travail sur ce plan..." ; j'ai été à une réunion et ai adhéré à l'Alliance syndicaliste (Coordination d'anarcho-syndicalistes).

Q: Quelle évolution à ton travail ?

SERGE: Après Mai 68, j'ai toujours refusé d'être dans une situation hiérarchique, d'autorité: je ne voulais pas définir les augmentations de salaire -ou alors égales pour tous- ni faire régner la discipline.
Dans plusieurs services, on a élu des gens pour noter les augmentations individuelles (chacun montrait sa feuille de paie) et on intervenait si quelqu'un n'en avait pas à son tour ; cela cassait les divisions entre nous.
Sur le plan syndical, j'ai senti que l'interprofessionnel était un moyen d'aborder tous les problèmes: dans les unions locales, à l'union départementale 92 on participait aux manifestations antinucléaires, du Larzac, de Lip: on intervenait sur l'antimilitarisme ; on faisait de la photo, de la vidéo... On a fait beaucoup d'adhésions, et en congrès à l'UD, les positions syndicalistes révolutionnaires regroupaient 70% des mandats, les drapeaux noir et rouge étaient présents dans nos manifs !
Par la suite, j'ai été muté dans les Yvelines ; ce n'était pas le même type de militants et la CFDT commençait à "faire le ménage": exclusions de l'UL 8° et 9° à Paris, de l'UD Gironde..., partout où il y avait des anarcho-syndicalistes. La répression et le centralisme de la confédération étaient facilités par les pratiques fractionnistes de certains gauchistes, très mal ressenties par les adhérents.

Q: Que reste-t-il de Mai 68 ?

SERGE: En 1968, j'ai pris conscience que je n'étais pas sur terre pour être dans une "vallée de larmes" ; un individu qui commence à vivre autrement le garde toujours en lui: mes rapports avec une compagne, des copains, ma fille s'en ressentent: j'essaie qu'elle soit capable d'analyser ce qui lui arrive, de faire des choix, d'agir. En réalité l'Histoire est faite à partir de ce qui se passe dans la peau des gens, qui se révèle, à l'occasion de tels évènements.
En fait, ceux qui, aujourd'hui, sont devenus patrons de journaux -par exemple- ont "joué dans la cour" en 1968, mais se sont servis du mouvement pour prendre une place dans la société, pas pour la changer.
Je sais qu'il est possible de vivre autrement, c'est ça qui est subversif et représente une sacrée bombe à retardement !
La société actuelle, absurde et folle, ne survit que parce qu'une majorité l'accepte, pensant qu'il n'y en a pas d'autre possible. A nous de montrer par nos histoires, par "notre histoire", que c'est faux et qu'il est possible d'agir pour sortir du "goulag mou" de cette démocratie où le capitalisme veut nous cantonner à râler et voter.
Faire évoluer les mentalités, c'est le rôle essentiel des individus et des organisations pour préparer un changement de société.

Pierre MARLSON, l'interview.

Posté le 26.02.2008 par anarchie23
Photo: la couverture d'un des livres de Pierre MARLSON.


Bonjour ! Suite au billet "Science-Fiction et Anarchisme" mis en ligne ici présentant "Les Compagnons de la Marciliague" et une petite biographie de Pierre MARLSON, Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, vient de publier une interview de cet auteur. La voici:

LE DRAPEAU NOIR FLOTTE SUR LA SCIENCE-FICTION

"Né en 1935, Pierre MARLSON adore qu'on l'aime, a horreur qu'on l'emmerde ; habite dans la Creuse et publie depuis une dizaine d'années..." c'est ainsi que se définit Pierre MARLSON, au dos d'un de ses ouvrages. Cet auteur de SF habite à côté d'Aubusson. Il fut l'un des organisateurs d'un Festival de Science-Fiction en 1979 à Aubusson auquel participèrent entre autres Yves Frémion, Jean-Claude Forest, Mézières, Druillet, Grichka Bogdanoff, Michel Jeury... Il a collaboré à IRL (Informations Recueillies à Lyon) et connaît très bien la librairie La Gryffe.
Il est également le frère de Daniel Colson qui a écrit de nombreux ouvrages anarchistes.


Creuse-Citron: Tu es creusois depuis longtemps ?
Pierre MARLSON: Je suis né à Aubusson en 1935 et j'y suis toujours.

Creuse-Citron: Comme quoi on peut écrire de la SF à Aubusson.
Pierre MARLSON: Y'a pas de raison, surtout qu'actuellement on vit la révolution de l'informatique, ça peut être dangereux mais en même temps ça ramène une égalité face à l'information entre les gens où qu'ils soient.
Je suis content de voir qu'un gars comme Jean-Marc Raynaud des Editions Libertaires m'ait contacté par l'intermédiaire du blog "anarchie23" qui avait échangé des infos sur moi avec le blog [Aubusson] de Jean-Noël Saintrapt. Alors ça m'a relancé parce que malgré mon âge ça m'interesse toujours.

Creuse-Citron: Tu continues à écrire ?
Pierre MARLSON: Oui, j'ai toujours écrit depuis trente ans, j'entassais dans mes tiroirs. Du coup j'ai ressorti mes manuscrits et j'ai quinze romans à proposer.

Creuse-Citron: Peux-tu nous dresser un petit tableau de la Science-Fiction française de la fin des années 70 ?
Pierre MARLSON: Il y avait un mouvement en France qui était la SF politique: on voulait faire de la politique dans des romans, des nouvelles, des contes... Il y avait Bernard Blanc qui s'occupait de ça, il était hargneux, volontaire, antimilitariste, plus que moi (parce que dans "Les Compagnons de la Marciliague" on est bien contents de trouver les militaires pour tomber sur les fachos, je m'amuse beaucoup avec ce genre de truc, je prends les choses à contre pied). Bon, moi j'étais là-dedans, j'écrivais de la SF et je me suis aperçu que j'étais jugé dans le coup.
C'est une période de SF qui a duré une dizaine d'années environ de 1975 à 1985 et après ça s'est tassé.
Il y avait une vraie effervescence, je lisais des nouvelles en public aux rassemblements du Larzac.
J'ai publié "Les Compagnons de la Marciliague" en 1977, puis "Désert" qui est sûrement plus radical. Les compagnons c'est de la petite histoire à la Robert Merle.
Toute cette SF politique était plutôt libertaire et écologiste dans sa thématique.

Creuse-Citron: Comment ça se fait que les autres courants politiques de gauche n'étaient pas représentés ?
Pierre MARLSON: On rejetait tout ce qui était totalitaire. Pour des gens comme moi le stalinisme et l'hitlérisme c'est blanc bonnet et bonnet blanc.
Moi j'ai écrit mes bouquins sur une idée très simple tirée de Michel Bakounine qui disait qu'il n'était pas communiste et qu'il ne le serait jamais. Pour justifier cette idée il disait: c'est la situation qui fait l'homme et jamais l'inverse. C'est pour ça qu'on ne peut pas être communiste parce que si l'on veut créer l'homme adapté à une situation prévue mais non réalisée, on va soumettre l'homme à une tyrannie épouvantable. Bakounine était un visionnaire.
Dans mes bouquins, par exemple dans les Compagnons, il y a les militaires qui deviennent anars grâce à la situation, ceux qui veulent créer une situation c'est les fachos et c'est eux qui se font tuer.

Creuse-Citron: Cette position politique tu la partageais avec les autres ?
Pierre MARLSON: Oui, il y avait Andrevon, René Durand, Frémion, Francis Valéry...

Creuse-Citron: On retrouve des thèmes qui étaient ceux de ces années-là: la lutte anti-nucléaire, les communautés, la recherche et la construction d'une contre culture et d'une contre société.
Pierre MARLSON: Je ne dis pas contre société mais autre société, essayer de vivre autrement, libres et égaux, c'est un programme énorme. Si on prend au sérieux les trois devises de la république, liberté-égalité-fraternité, on fout tout en l'air. Si on les applique c'est un bouleversement absolu, ça fout en l'air tous les totalitarismes, ça leur interdit d'exister, même dans l'esprit.
C'est ce que j'aime bien dans "Les Dépossédés" d'Ursula Le Guin. Ce bouquin m'a enthousiasmé, c'est même mieux qu'un livre de théorie. On voit des personnages se poser des questions dont on n'imagine même pas qu'elles peuvent se poser. Au lieu de faire une construction un peu théorique qui débouche sur une utopie, une tyrannie, Ursula met des personnages en jeu à l'échelle de deux planètes. Son idée géniale c'est de dire qu'il y en a une qui est la lune de l'autre, il y en a une où on a exilé tous les anars, tous les gauchistes, tous les chieurs et c'est cette planète-là qui réussit. Ca c'est formidable, parce que justement Ursula se pose des problèmes concrets.

Creuse-Citron: Il y a un écrivain, G.-J. Arnaud, auteur de "La Compagnie des Glaces", qui se définit comme un travailleur de la littérature et dont je trouve l'idéologie assez libertaire. Le connais-tu ?
Pierre MARLSON: Oui je le connais, il a des idées très très bien. C'est quelqu'un qui est très concret, il ne se voile pas la face et ne sous estime pas l'adversaire. Il a trouvé un cadre et un système qui marchent pour développer des personnages intéressants. C'est la situation qui fait l'homme chez lui et il met en scène des individus qui sont en prise avec des systèmes policiers et qui réussissent à les battre en brèche. Avec cette saga romanesque Arnaud poursuit la tradition des feuilletonistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècle comme Paul Féval ou Michel Zévaco (journaliste anarchiste et écrivain). Le héros de Zévaco est un vrai anarchiste, il est contre tout. C'était l'époque des Pieds Nickelés, idéologiquement ils sont épatants, avec une joie de vivre.
Moi j'ai des histoires qui sont rigolotes comme ça, au fond. Une de mes nouvelles "Doux froid bel amour", qui sera peut-être éditée par les Editions Libertaires, met en scène un flic qui est un anti-héros, content de lui, fier, il est là pour faire le bien et il n'arrête pas de faire des conneries, il veut faire son devoir, c'est le vrai scout, naïf, pris dans toutes sortes d'intrigues il ne voit rien.

Creuse-Citron: Je trouve le titre d'une de tes nouvelles un peu situationniste "Des structures de la parenté dans l'amélioration de la sécurité routière" ?
Pierre MARLSON: En fait il s'agissait de l'histoire d'un sous-préfet en train de sodomiser la femme d'un automobiliste. C'était paru dans "Les lolos de Vénus" une anthologie chez Kesselring. C'était vraiment pour rigoler, c'était de la provoc, mais c'était voulu par l'anthologiste, Bernard Blanc qui avait dit "foutez-nous du cul et plein la gueule".

Creuse-Citron: J'ai trouvé pas mal d'infos intéressantes sur un portail qui s'appelle NooSFere, dédié à la SF française: on y trouve une bibliographie complète avec toutes les revues dans lesquelles ont été publiées tes nouvelles.
Pierre MARLSON: J'ai pas mal publié dans "Phénix", dans "SF et quotidien", dans "Fiction". Depuis ma première nouvelle publiée qui s'appelle "Vengeance de Cloriane", je n'ai jamais changé. Je n'ai pas suivi la mode, la mode est venue à moi. Et même dans mon écriture il y a des recherches d'écriture pure: ce que j'essaye de représenter quand j'écris, ce n'est pas ce qu'est réputé penser le personnage, j'essaye de rendre des états de conscience. J'ai l'intention au maximum de fournir des états de conscience qui forment un récit. Il n'y a pas besoin de dire "il était une fois", c'est des conventions, on peut en inventer d'autres. C'est très proche des séries TV mais elles sont traitées à la manière traditionnelle. Ce que j'essaye de faire en fait, c'est ce qu'ont fait les auteurs qui me plaisent, Proust, Faulkner. Quand on commence à lire "Sound and fury" de Faulkner on lit trente pages et on se dit "ah il y a un exposé préliminaire, puis je vais découvrir l'histoire", et puis au milieu on se le dit toujours et à la fin on se le dit encore. Quand on a fini le bouquin et qu'on a vu qu'il n'y avait rien de raconté, on s'aperçoit que tout était fourni et qu'on l'a absorbé osmotiquement.
A l'époque il y avait une volonté chez les auteurs de SF de soigner l'écriture et on a suivi toute l'évolution littéraire: on était néo-romanesque aussi. C'était pas qu'on voulait faire du nouveau roman, c'est qu'on l'avait absorbé.

Creuse-Citron: La SF des années 70 nous décrivait ce vers quoi il ne fallait pas aller, mais aujourd'hui on a malheureusement l'impression d'y être arrivés. Y a-t-il encore la place pour une écriture de ce vers quoi il ne faut pas aller ?
Pierre MARLSON: Ca, c'est ce qu'on dit tout le temps, mais on peut toujours trouver pire. C'est sombre comme perspective, mais on a pu dire que dans mes histoires il était toujours trop tard !

Creuse-Citron: Je pensais aux romans de SF préhistorique comme ceux de Jean Auel "Les enfants de la terre", c'est une veine qui t'intéresse ?
Pierre MARLSON: Oui j'aime bien, je l'ai tout lu. Mais je préfère "La guerre du feu" de Rosny Ainé. Je suis né au monde intellectuel avec La Guerre du feu.

Creuse-Citron: La société de cette époque-là était basée sur l'échange et pas sur le commerce, les gens se déplaçaient et partageaient leur savoir.
Pierre MARLSON: Ils s'entraidaient et ne pouvaient pas faire autrement. Les gens ne pouvaient pas se payer le luxe de se faire la guerre, ils n'étaient pas assez nombreux. Ils se fédéraient.

Creuse-Citron: Il y a mieux et pire que la SF, as-tu entendu parler de "Second life". Ce monde virtuel où sont maintenant présentes les grandes entreprises, les banques et même l'armée française, et où circule de l'argent qui n'est pas du tout virtuel ?
Pierre MARLSON: C'est ni plus ni moins que la schizophrénie mise en valeur. Internet c'est comme la Télé, il ne faut pas se droguer avec, il faut l'utiliser pour faire quelque chose, il ne faut pas l'utiliser pour être perdu dans un rêve. Il y a des fois où je me suis interrogé sur le cinéma et la littérature, parce que ça fournit des substituts de passions violentes, comme le disait Huxley dans "Le Meilleur des Mondes".


REPERES BIBLIOGRAPHIQUES

Pierre MARLSON
- "Les Compagnons de la Marciliague" ENCRE, l'Utopie tout de suite, 1977.
- "Désert !" Kesselring, Ici et maintenant, 1979.
- "L'Empire du Peuple" (en coll. avec Albert Higon), Albin Michel, Super fiction, 1977.
- "Hyménophage", Ponte Mirone, Ecrits possibles, 1978.
- "Des Métiers d'Avenir" (anthologie), Ponte Mirone, Espaces Mondes, 1979.
- Et une vingtaine de nouvelles dans des recueils, comme "Présence du Futur" chez Denoël, ou des revues comme "Phénix", "SF et quotidien", "Fiction", "Lard-Frit", etc.

Les livres de Pierre MARLSON ne sont plus disponibles en librairie mais se trouvent facilement en bibliothèque ou en occasion.


Rosny AINE, La Guerre du Feu, Hachette.

Ursula LE GUIN, Les Dépossédés, le Livre de Poche, 2006.

G.-J. ARNAUD, La Compagnie des Glaces, Fleuve Noir Science-Fiction.

NooSFere est une association qui a pour but de promouvoir la science-fiction de langue française, au travers du site web: http://www.noosfere.com

Pour l'abolition de la carte d'identité

Posté le 10.12.2007 par anarchie23
Bonjour ! Le Mouvement pour l'abolition de la carte d'identité (MACI) nous a envoyé ce texte:

POUR L'ABOLITION DE LA CARTE D'IDENTITE

Depuis quatre ans se manifeste une opposition fragmentée et parcellaire aux pièces d'identité biométriques et électroniques, au fichage ADN, à la biométrie, aux RFID, à la vidéosurveillance, et récemment aux tests génétiques prévus par la loi sur l'immigration, ainsi qu'à l'interconnexion des données administratives (éducation nationale, police, Sécurité sociale, dossier médical, mairies, impôts, services sociaux, transports publics, etc.)
Rien ne sert de combattre ces nouveaux modes de contrôle -informatiques, biométriques, génétiques - si l'on n'en finit pas avec les registres et pièces d'identité imposés voici 500 ans par l'Etat, et qui en constituent le modèle et la matrice. La CNIL n'étant qu'une agence de police déguisée.


L'idée d'un titre d'identité unique court depuis la fin du XIX° siècle, mais la première carte d'identité française date de 1921 dans le département de la Seine. Après une initiative du ministre de l'Intérieur socialiste Marx Dormoy en 1935, les autorités l'imposent nationalement pendant l'Occupation. En 1955, la carte d'identité est rétablie, facultative, pour contrôler les "Français musulmans d'Algérie". Moins de 150 ans après son institution, elle est dans les faits quasi obligatoire. Au Royaume-Uni, la carte d'identité arrivera en 2010, à ce jour elle n'existe pas.

Le projet de carte d'identité électronique, biométrique, lisible sans contact, sans doute obligatoire, est ressorti des cartons en 2005. 2008 sera l'année de sa réalisation. En 1980, la revue "Terminal 19/84" s'est battue contre le perfectionnement de la carte d'identité car "la démocratie exige ce minimum irréductible qu'on puisse faire de faux papiers". Encore dans les mémoires, la guerre rappelait l'utilisation qu'un gouvernement peut faire des outils de police face aux Juifs et aux opposants. L'argument reste lumineux après 25 ans de propagande sécuritaire: mise en danger par l'existence même d'une police, toute opposition au pouvoir est impossible si cette police est infaillible.

Il ne suffit pas de contester l'informatisation de la carte d'identité. C'est son principe qu'il faut refuser. La carte d'identité est la négation pratique de la présomption d'innocence. Chacun est suspect. Il suffit de refuser un contrôle d'identité ou le fichage génétique pour devenir coupable. La carte d'identité généralise la "présomption de culpabilité".

Les mafias fabriqueront toujours de faux papiers. Comme il y aura toujours des ogres et des tueurs, boucs émissaires offerts au sadisme des honnêtes gens. Multiplier policiers, caméras et fichages ne supprimera jamais ces réprouvés, mais réduit l'ensemble de la société à la liberté surveillée. Mettre ceux qui "n'ont rien à se reprocher" dans une prison à ciel ouvert pour les protéger des criminels est absurde. Mieux vaut des assassins en liberté qu'une population entière sous surveillance.
S'opposer à la biométrie et aux tests ADN, c'est exiger la présomption d'innocence, donc l'abolition de la carte d'identité.


Pour attribuer une carte d'identité, on consulte les registres d'état civil. Ces fichiers et pièces d'identité reposent sur le même principe policier de suspicion. Ils matérialisent notre assujettissement à l'Etat.

En 1539, François 1er impose la tenue des registres de baptêmes et décès pour renforcer l'emprise royale sur ses sujets (ordonnance de Villers-Côterets). Depuis, notre sujétion n'a fait que s'accroître avec l'Etat. Consignés dans ses registres d'inventaire, nous ne sommes que ses possessions. Les objets ont des étiquettes ; les citoyens ont leur carte d'identité, à l'étranger leur passeport. Délicatesse: on nous a adjoint un numéro personnel, pour nous mobiliser en temps de guerre et nous soigner en temps de paix. Nous l'aurait-on tatoué que ç'aurait été plus clair.

Il n'y a pas de bon fichier. L'objet de tous les fichiers est de surveiller la population, tenue pour suspecte. A quoi bon soumettre les soins médicaux, considérés comme un droit inconditionnel, à l'inscription dans un fichier central et à la détention d'une carte informatisée ? Le numéro de Sécurité sociale ne sert que pour les 30% non pris en charge (le tiers payant), couverts par les mutuelles. Etablissons la gratuité des soins, et le numéro de Sécu devient inutile. Ou peut-être serait-il plus simple de supprimer les nuisances qui créent nos conditions de vie pathogènes: alimentation dégradée, amiante, pesticides, etc.

Tous les fichiers sont policiers. En 1974, le projet SAFARI d'interconnexion des fichiers par le numéro de Sécurité sociale scandalise. SAFARI ne concerne pourtant que l'administration (INSEE, impôts, banques, assurances, etc). Etat-Providence ou Etat policier, la volonté d'identifier les individus, la constitution de n'importe quel fichier -même sous de nobles prétextes- révèle l'administration comme "police", science de la gestion (du latin politia, "art de gouverner la cité").
Refuser l'interconnexion des fichiers, c'est refuser l'identification policière, donc exiger l'abolition de tout fichier.


Toute la mission de la CNIL (Commission Nationale Informatique et Liberté), créée en 1978, en réaction à la contestation du projet SAFARI, consiste à légaliser l'existence et l'usage du NIR (Numéro INSEE d'inscription au répertoire) à l'âge informatique, et à promettre aux jobards que tout abus supplémentaire restera illicite, tant qu'il ne sera pas régularisé. Quel soulagement de songer que le croisement des 400 fichiers où figure un Français moyen ne dépend que d'un vote parlementaire. Ou que les fichiers de police prospèrent dans l'illégalité, jusqu'à ce qu'un décret en réglemente l'usage, ce qui pour le NIR advint 41 ans après sa création, le 22 janvier 1982.

Ainsi la CNIL approuve-t-elle, le 25 novembre 1997, un premier recoupement de fichiers, via la mise en réseau d'ordinateurs par le logiciel ANIS. Elle rend le 24 novembre 1998 un avis favorable à l'instauration du Système de traitement des infractions constatées (STIC). Elle laisse, depuis 1999, les services des impôts consulter le Numéro d'inscription au répertoire, pour traquer les fraudeurs dans les bases de données. Elle ne rend plus d'avis depuis juillet 2004, à l'initiative d'Alex Türk, son président divers droite, sur la création de fichiers d'Etat (sûreté de l'Etat, Défense, sécurité publique). Elle continue cependant de faire "des propositions d'améliorations" des fichiers de police et de gendarmerie, légalisant ceux qui étaient illégaux. Elle applique la "proportionnalité des moyens", expliquant aux policiers quels outils utiliser au mieux, dans les limites admises par l'opinion.
En 2005, la CNIL déclare que "les Français devront accepter un affaiblissement des libertés individuelles afin de renforcer la sécurité collective" et approuve de nouvelles mesures sécuritaires au nom de la lutte anti-terroriste.
En 2006, "Le Monde" (15/11/2006), nous apprend que le Numéro d'inscription au répertoire pourrait devenir la clé d'accès au futur Dossier médical personnalisé (DMP), avec la bienveillance d'Alex Türk. Au Portugal, la constitution interdit le principe d'un numéro d'identification unique.
En 2007, ce sont deux députés membres de la CNIL qui proposent au Parlement l'autorisation des "statistiques ethniques".
C'est à la CNIL qu'il faut s'adresser pour savoir si l'on figure dans tel fichier, et rectifier, le cas échéant, les informations qui s'y trouvent. Largesse policière qui permet aux espionnés de concourir à leur espionnage. Encore ce droit est-il facultatif. Si le service concerné estime que l'accès à votre dossier peut nuire à la sûreté de l'Etat, à la Défense ou à la sécurité publique, il vous est refusé.

Encadrant le FNAEG (Fichier national automatisé des empreintes génétiques), comme des milliers d'autres fichiers, la CNIL veille, comme les médecins dans les unités de torture modernes, à ce qu'on ne vous lèse pas au-delà du règlement. Cependant, elle constitue sous son contrôle exclusif un fichier des fichiers, auquel elle a seule accès, et qu'elle pourra, le temps venu, unifier en un seul fichier: le fichier total.

L'impayable, c'est de voir les tenanciers de la conscience civique (journalistes, avocats, universitaires), faire mine de prendre au sérieux la fonction protectrice de la CNIL, déplorer la faiblesse de son budjet, de ses effectifs, de ses pouvoirs. Comme si cet organe administratif, avec ses 17 membres choisis par les grands élus et les grands commis de l'Etat, placé sous l'autorité du gouvernement, n'était pas celui-là même qui préfigurait le mieux la société de surveillance.

Les uns entretiennent l'illusion d'une CNIL médiatrice parce qu'ils croient que cela vaut mieux que rien, les autres pour ne pas désespérer les citoyens, les derniers pour amadouer le monstre ; et tous pour sauver la face. Mais la CNIL est plus l'agence de développement du contrôle policier que l'agence de contrôle du développement policier. Et toute contestation de la surveillance requiert d'abord son abolition, afin que celle-ci paraisse dans toute sa crudité.

Les partisans d'un contrôle citoyen, qui refusent "le fichage pour tous" sans réclamer l'abolition de tout fichage, participent à la mystification de la CNIL. Le contrôle n'est pas un ensemble de dispositifs neutres qu'on pourrait maîtriser ou dont on pourrait individuellement s'extraire. C'est un rapport social médiatisé par des dispositifs. Il faut abolir les rapports sociaux dont la carte d'identité est le produit.

Carte d'identité, numéro de Sécurité sociale, état civil: la "gestion" technicienne et policière des individus comme objets de l'Etat supprime les rapports humains, donc la politique. La CNIL applique la même logique gestionnaire, dépolitisant et neutralisant les oppositions au contrôle. Il faut bâtir un mouvement politique anti-gestionnaire.

ABOLITION DE LA CARTE D'IDENTITE, DE TOUS LES FICHIERS ET DE LA CNIL.

Mouvement pour l'abolition de la carte d'identité (MACI) Novembre 2007.

(Retrouvez ce texte et bien d'autres sur www.piecesetmaindoeuvre.com)

Un pinceau dans la mare !

Posté le 05.06.2008 par anarchie23
Photo: 1 des célèbres affiches de Mai 68.


Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, dans son dernier numéro, vient de publier une interview de notre ami Alain Chéné. La voici:

Un étudiant en arts appliqués, qui a activement participé au mouvement de mai 68 en produisant de multiples affiches, est établi en Creuse depuis de nombreuses années. Nous avons voulu parler avec lui de cette période de bouillonnement artistique et politique.


Creuse-Citron: Nous souhaitons t'interviewer sur la façon dont étaient faites les affiches en 68.

Alain Chéné: Je crois que ça machinait au début de la jalousie avec "Hara-Kiri" de faire une image qui pouvait coller au mur, qui pouvait coller à l'actualité.
Quand on s'est retrouvé en grève, vu qu'on n'avait rien à foutre, et plutôt que de se faire chier on a essayé de faire des images marrantes et ponctuelles. Et puis, très vite, on a été épaulés par les profs qui nous ont parlé de la sérigraphie. En plus, les quelques-uns d'entre nous qui avaient du matériel -un cadre de sérigraphie ça coûtait quand même du pognon- l'ont amené et, en occupant les écoles (l'Ecole des Beaux-Arts et l'Ecole des Arts Appliqués) on s'est mis à tirer les affiches comme ça. Ca a eu du succès, tellement de succès que très vite on a été débordés.
Aux Arts Appliqués, on n'avait plus de place et en plus on n'était pas trop sûrs du directeur qui pouvait faire fermer l'école quand il voulait, on a donc transféré le matériel aux Beaux-Arts parce qu'il y avait un peu plus de chance d'être indépendants et de rester ouverts.

Creuse-Citron: Concrètement, comment vous faisiez ?

Alain Chéné: Un projet étant dessiné sur papier, il était voté par une assemblée générale qui se tenait 24 heures sur 24. Le projet étant adopté, commençait le travail, qui était du travail à la chaîne: vernissage du cadre et tirage, c'étaient les gens qui étaient présents qui se lançaient dessus.

Creuse-Citron: Vous faisiez des tirages à combien d'exemplaires ?

Alain Chéné: Ca dépendait des fois, mais en général c'était 100, 200 exemplaires. Mais on n'était pas dans une optique d'usine, c'était qui voulait quand il voulait, quand on s'arrêtait à la production, l'encre séchait, alors il fallait rincer le cadre pour relancer la production et c'est là que le cadre souffrait, le vernis commençait à craqueler et à se tirer, les tirages devenaient moins précis et ça devenait illisible au bout d'un moment. Il y avait des textes écrits en gros qui supportaient de nombreux tirages, mais il y avait des trucs qui étaient beaucoup plus fins et qui supportaient mal le grand tirage: une, en particulier, que je n'ai jamais revue, une de "La lutte continue", qui était une des plus grandes, dans les 2 mètres sur 1,5, qui représentait une bande de travailleurs avec le poing levé derrière des grilles, et les grilles étaient très très fines.
Après on faisait sécher ça sur des fils comme des cordes à linge, avec des pinces. Puis, qui en voulait en prenait, moi j'étais plutôt destiné à fournir la faculté des lettres de Censier parce que c'était mon chemin.

Creuse-Citron: Est-ce qu'il y avait des gens de l'extérieur, des ouvriers, des étudiants hors Beaux-Arts, qui venaient pour demander de tirer telle affiche ?

Alain Chéné: Non. Par contre, on fournissait les gens de chez Renault par exemple, qui voulait venir chercher des affiches. Les ponts sur la Seine étaient fermés par des cars de CRS, bien sûr, je passais avec ma mobylette et ça m'est arrivé un jour d'avoir mes affiches qui se sont échappées du porte-bagage en plein sur le pont, je ne suis pas allé les chercher !

Creuse-Citron: Est-ce que tu t'es demandé pourquoi il y avait un style très particulier aux affiches de 68 ? Les affiches de la Guerre d'Espagne, elles, ont un style très différent. On reconnaît tout de suite une affiche de 68: à la fois très minimaliste et très coup de poing.

Alain Chéné: C'est la technique des affiches qui étaient monochromes, il n'y avait pratiquement pas d'affiches en quadrichromie. Il y en avait toute une série, comme "Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes" qui était simplement faite au pochoir avant qu'on ait les cadres de sérigraphie.
Mais le style vient aussi des "maîtres": Reiser, les dessinateurs de "Hara-Kiri". A part la fac de Nanterre, ce sont surtout les écoles d'art qui se sont mises en grève et investies dès le début. Il y a eu un grand moment où 68 c'était la révolution de l'art avant d'être autre chose. Quand les usines se sont mises en grève ça a fait un gros bordel, mais quand ils se sont remis à bosser pour 50 balles de plus par mois, ça nous a un peu dégoûtés.

Creuse-Citron: Tu veux dire que le style était au point avant que la "révolution" soit en marche ?

Alain Chéné: Bien sûr, la majorité des gens qui étaient dans ces écoles-là, à part quelques-uns qui devaient reprendre le cabinet de décoration de papa, rêvaient de faire de la bande dessinée ou des trucs comme ça.

Creuse-Citron: Ces écoles étaient-elles très politisées avant le début de 68 ?

Alain Chéné: Non, mais c'est un ramassis de feignants, les écoles d'art ! Politisées, on peut pas dire, mais c'est vrai que c'était assez bizarre de rencontrer des fils de bourgeois et des fils de prolos mélangés à ce point-là.
Moi je suis fils de laveur de carreaux et il y avait un gars qui venait à l'école en Jaguar, parce que papa ne voulait pas le voir sur une moto. Il y en avait qui avaient de la monnaie, mais où ils ne s'en rendaient pas compte ou ils étaient prêts à perdre ce statut pour pouvoir ouvrir leur gueule.
Ceux qui étaient le plus politisés c'étaient les profs. Nous étions bien épaulés ! Ils attendaient ça depuis longtemps, à part quelques vieux dinosaures dans certaines spécialités (calligraphie, dessin), les autres étaient à fond pour le bordel. Sur le toit en terrasse de l'école des Arts Appliqués on avait construit une tête de De Gaulle en plâtre qui devait faire 4 mètres de haut et qui était visible de la rue et qui manquait de tomber sur la gueule des passants.
Il y avait la technique, la main d'oeuvre et ça partait comme ça. Avec cette technique et le matériel dont on disposait, gouache, papier, on avait aussi investi les écoles maternelles du coin, où on gardait les gamins gratuitement, on les faisait peindre toute la journée.

Creuse-Citron: Le style des affiches avec ses raccourcis puissants entre dessin et texte, ont souvent un côté surréaliste. Y a-t-il eu un rapprochement avec le surréalisme et le situationnisme ?

Alain Chéné: On était tous plongés dans les publications situationnistes, mais il n'y avait même pas besoin de ça, il suffisait de regarder la télé pour imaginer le logo de l'ORTF avec des barbelés autour.

Creuse-Citron: Comment ça se passait quand une personne ou une organisation venait pour faire une affiche ?

Alain Chéné: Il y avait des crayons, du papier à disposition, tu faisais ton affiche et si elle était bonne on te donnait un cadre pour la tirer. Les gens de l'école t'aidaient à réaliser ton projet ou le faisaient à ta place si tu n'y arrivais pas. Mais pour l'essentiel, les affiches ont été dessinées par les élèves des Beaux-Arts.

Creuse-Citron: Que sont devenus tes anciens condisciples ?

Alain Chéné: On s'est tous barrés des Arts Appliqués, je me suis inscrit aux Beaux-Arts, pour avoir le sursis du service militaire. Quand les écoles ont fusionné, les Arts Appliqués se sont retrouvés au sous-sol de la rue Olivier-de-Serre et nous pouvions prétendre au bout de 4 ans à un diplôme de "technoplaste polyvalent", ça nous a vraiment encouragé à poursuivre les études.
Il y avait une rivalité entre les écoles d'art. On avait essayé de se rapprocher de l'école Estienne (métiers du livre) mais ils nous avaient envoyé chier. L'école Boule (mobilier) ne se sentait pas plus concernée. Les profs de ces écoles se souciaient plus de l'acquis des élèves pour leur trouver du boulot après. Alors que nous, c'était vraiment une voie de garage, si tu voulais être chômeur, tu n'avais qu'à t'inscrire dans une école d'art (Arts Appliqués et Beaux-Arts).

Creuse-Citron: Vous échappiez aux débats politicards de l'époque entre maoïstes et trotskistes ?

Alain Chéné: Oui, ça c'était à la Sorbonne. L'assemblée générale permanente discutait de choses pratiques. Pendant que De Gaulle était en Allemagne, un prof, Ariel Gainsbourg, est arrivé en AG en disant: "De Gaulle est en Allemagne et l'état de siège est déclaré en France".
Un vrai coup de pied dans la fourmilière, tout le monde s'est mis à aller chercher des sacs de sable pour les mettre devant la porte de l'école. Personne n'était allé vérifier l'info, on était coupé du monde.

Creuse-Citron: Qu'est-ce que tu penses de la manière de traiter de la répression, en 68 c'était clair net et précis, mais aujourd'hui, 40 ans après, les dessinateurs ont moins de pêche ?

Alain Chéné: On bénéficie tous d'un confort qu'on ne mérite pas, c'est tout. Il y a de l'auto-censure et pas seulement dans les dessins, les manifestations de rue sont beaucoup plus molles aussi.
Et puis, à l'époque, on s'imaginait qu'on allait pouvoir se barrer en Ardèche et vivre avec nos 3 chèvres. Et là, la décroissance aurait été possible, car on n'était pas à ce point de confort et de non retour où on en est aujourd'hui.

Creuse-Citron: Tu a cru un moment à la révolution en 68 ?

Alain Chéné: La révolution était dans la rue, on la vivait. Sur quoi ça pouvait déboucher, on s'en foutait. Ce qui comptait, c'était le coup de pied dans la termitière.
Le gros problème de 68, c'est que ça coïncide avec l'arrivée de l'herbe. Au début ça a bien boosté puis une fois le boost passé, ça a un peu déjanté.
Aujourd'hui la révolte, je n'y crois pas. On n'en est plus à faire grève dans les usines, on en est à essayer de garder les moyens de production en France. Le seul truc, ce serait de dire que 35 heures c'est encore trop et qu'il vaut mieux ne travailler que 20 heures et arrêter de consommer les merdes qu'on nous vend.

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